Road-movie
Depuis un quart de siècle, c’est donc la première fois que le candidat de gauche est élu Président de la République. François Hollande, fort de sa constance, l’a emporté.
C’était donc soirée électorale obligée sur les radios et sur les chaînes de télévision. Mais quelle tristesse. France 2, mais aussi TF1, a passé son temps à pister le candidat élu, à pied, à moto ou en voiture. Alors qu’il s’est posément exprimé à deux reprises devant la foule et devant les micros, on nous a infligé à longueur de soirée des courses poursuites invraisemblables et des présentateurs qui n’avaient rien d’autre à faire et à dire que d’attendre derrière une porte ou sur les marches et de faire part de leur désarroi de ne pouvoir arracher à l’improviste une phrase ou deux au nouvel élu. Le téléspectateur, lui, a passé son temps à attendre.
D’autant plus pitoyable que l’écran était divisé en trois ou quatre, et que l’homme ou la femme politique invité(e) à s’exprimer pendant ce temps-là ne se voyait que dans une portion d’écran pas plus grande qu’un timbre-poste. Lamentable. Comment, dans de telles conditions, réconcilier le citoyen avec la chose publique ? Pas question, bien évidemment, de faire appel pendant ce temps-là à l'analyse de spécialistes ou d'intellectuels qui pourraient aider à la compréhension de l'événement. Si, on a quand même entendu un témoignage de Guy Bedos. Mais pourquoi pas plein d'autres ? C'est la vacuité totale. C'est le trou noir de la télévision.
Je reçois du réalisateur Ariel Nathan un décryptage de cette soirée télévisuelle. Je le reproduis avec son aimable autorisation.
Soirée électorale ou course de motos ?
Faut-il s'y résoudre ? La course en moto pour saisir le salut au peuple du nouveau président est devenue une figure imposée.
C'est Benoît Duquesne sur France 2 qui a créé le genre avec Jacques Chirac en 1995 (au temps de la Citroën CX) et depuis les rédactions TV nous imposent un direct de plus en plus pénible. Hier, sur France 2, nous avons eu droit à plus d'une heure de moto entre Tulle et Brive, puis entre le Bourget et la place de la Bastille.
Par deux fois, le nouveau président est apparu pendant quinze secondes, baissant la vitre teintée de sa calèche. Pendant une heure, le spectateur était convoqué au Bol d'or des journalistes casqués, un direct routier "passionnant" qui éclipsait les commentaires du plateau. C'est ainsi que Lionel Jospin avait droit à un petit quart d'images, en bas d'écran, pendant que l'info principale se situait au kilomètre 40 entre Tulle et Brive, la caméra braquée sur les feux arrières d'une berline noire.
Le pouvoir de la télévision repose sur la force du direct. Le travelling motocycliste dans la nuit, c'est la tentation d'un suspense qui nous donnerait strictement la durée réelle de la distance entre Tulle et Paris. Il manque juste des avions suiveurs pour ne pas lâcher le héros de cette TV-réalité électorale. Outre la pauvreté de l'image, on peut s'interroger sur l'abolition des consignes élémentaires de sécurité routière. La performance du président, les commentaires des invités, les réactions des citoyens, la mise en perspective historique de l'événement sont éclipsés par ces longs plans de motards, le seul suspense, pour le téléspectateur, devenant l'attente d'une chute en direct - ce qui se produisit, mais en hors-champ, vers 23 h 12.
Le spectacle que nous ont offert les chaînes publiques lors de la soirée d’élection du Président est indigne du service public.
La tyrannie de la course en motos a atteint un point limite insupportable. À la télévision, le changement doit commencer par le retour de caméras piétonnes, à hauteur d'homme. Cela s'appellerait une télé citoyenne.
Ariel Nathan
Clin d'œil
Je ne peux manquer d'observer que quelques mots de breton se glissent toujours dans le langage des politiques ou dans les commentaires de la presse, notamment en période électorale. Quand il était venu à Brest en janvier, F. Hollande avait souhaité "bloavez mad" aux Bretons. Aujourd'hui, c'est Le Télégramme qui titre à la une "Kenavo Sarko" en page locale de Brest. L'aphorisme avait déjà été énoncé en forme de slogan par Mona Bras à Quimper le 31 mars. Je ferai quand même remarquer que le phonème final, dans chacun des deux termes, n'est pas exactement le même : ce n'est pas tout à fait le même son "o". À l'écrit, ça ne s'entend pas !
Les langues de France dans l'actu
La campagne en vue du second tour de l'élection présidentielle est terminée. Comment on pouvait s'y attendre, la question des langues de France n'a guère été abordée entre les deux tours : les enjeux du second tour ne sont pas les mêmes. Le 23 avril, lors de sa visite le lendemain du 1er tour à Quimper, François Hollande a cependant réitéré son intention de faire ratifier la Charte européenne des langues régionales et de lancer une nouvelle étape de la décentralisation.
Il va de soi que les électeurs vont se prononcer surtout sur la base des orientations générales affichées par les deux candidats. Ceux pour qui la question des langues de France et celle de la décentralisation représentent un élément déterminant de choix se reporteront donc aux déclarations et aux engagements des candidats d'avant le 1er tour. Voir sur ce blog :
- les annonces de François Hollande à Brest le 30 janvier
- la prise de position de Nicolas Sarkozy à Marseille le 19 février.
Le candidat de droite insiste sur ce qu'il ne fera pas, et ne dit rien de ce qu'il ferait. Le candidat de gauche se dit à tout le moins prêt à réformer la Constitution pour permettre la ratification de la Charte. Voir également le blog Ouest-France de Jean-Laurent Bras.
À compter de la semaine prochaine, il est plus que probable que ces questions vont retrouver localement une nouvelle actualité dans le cadre de la campagne pour les législatives.
Retour sur les manifs du 31 mars
La FELCO (Fédération des enseignants de langue et culture d'oc) a mis en ligne sur son site une intéressante analyse de son président, Philippe Martel, par ailleurs chercheur à l'Université de Montpellier, sur l'impact des manifestations organisées dans toute la France le 31 mars en faveur des langues de France. Au terme de sa revue de presse, il lui semble que l’écho en a été un peu meilleur que pour les manifestations précédentes, et il l'explique par le fait qu’elles ont eu lieu dans plus d'une région : c'est incontestablement un facteur qui compte.
Mais Philippe Martel constate par ailleurs que les grands médias ne vont pas très loin dans le traitement de ce type d'événement : vu l'indigence de leur restitution, Le Monde et Libération lui paraissent à cet égard comme des cas désespérés. Mais quand il se demande si "quelque chose" a été préparé en amont, l'analyste pose aussi une bonne question : "nous ne savons pas, écrit-il, comment les organisateurs ont préparé la communication." Faisant allusion à ce qui s'est passé à Toulouse, il observe : "à en juger par la conférence de presse qui s’est tenue à midi, c’est qu’en fait de presse, il n’y en avait guère, et que ce qu’il y avait est demeuré muet, laissant la parole aux élus."
D'autres interrogations s'ajoutent à celle-là. Que faire pour que des mobilisations aussi importantes que celles du 31 mars reçoivent un écho plus important dans les médias ? Comment, de fait, réussir un lobbying sur un sujet qui n'est pas si facile et qui demande explications et pédagogie, sans s'appuyer sur une démarche de communication spécifique ? La coordination interrégionale est-elle suffisamment structurée à cet effet et ne devrait-elle pas faire appel pour la communication à des gens dont c'est le métier ? De grandes manifestations rituelles tous les deux ans ou tous les dix ans sont-elles réellement adaptées aux enjeux ? Sans vouloir pousser à une personnalisation souvent excessive, on peut enfin se demander où sont les José Bové des langues régionales ? Bref, comment ne pas faire l'impasse sur ces questions pour avancer en faveur des langues de France ?
À la mémoire de Per Denez
Pour changer de l’actualité chargée de ce 1er mai 2012, j’ai lu ce soir le n° 390 de la revue "Al Liamm". C'est sûr, on n'est pas là dans le même monde, ni dans celui du travail, ni dans celui du débat politique. Le bimestriel en langue bretonne est consacré presqu'en totalité à une évocation de Per Denez, décédé le 30 juillet 2011 à l'âge de 90 ans. Hommage lui est rendu en une dizaine de contributions, rédigées sous le coup de l’émotion ou sous la forme de souvenirs qu’on égrène. Le temps de l’analyse viendra peut-être plus tard.
Per Denez a été non seulement un enseignant de la section de celtique de l'Université de Haute-Bretagne à Rennes, il a aussi été l'une des personnalités qui se sont le plus impliquées dans la seconde moitié du XXe siècle en faveur de la langue et la culture bretonnes. Le relevé des qualificatifs que lui attribuent les collaborateurs d'"Al Liamm" est impressionnant : le leader, le militant résolu et intransigeant, un symbole, une référence, presqu'une icône, notre maître à tous, le dernier chevalier.
D'un article à l'autre, sont évoqués l'écrivain, l'éditeur, le traducteur, le chercheur, le lexicographe, le pédagogue, et surtout le constant défenseur de la culture, de la langue et du peuple bretons. Au-delà de ses engagements au sein de la fédération Kuzul ar Brezhoneg, on mentionne peu ses fonctions officielles à la tête de l’Institut Culturel de Bretagne ou au Comité économique et social régional. Per Denez a été une personnalité incontournable, et c’est tout quasiment un monument qu'érige la revue en l'honneur de l'un de ses tout premiers collaborateurs. Dans l'intéressante interview qu'avait réalisée la Galloise Rita Williams en 1983, il raconte lui-même ses années de jeunesse et ses débuts itinérants dans l'enseignement comme professeur d'anglais.
Plusieurs de ses amis soulignent combien il savait être affable et attentionné, en particulier à l'égard de ses étudiants. J'ai moi-même rencontré Per Denez à de multiples reprises en tant que journaliste et je peux témoigner de son aménité. Mais son amabilité, il la mettait au service de ses convictions, avec fermeté s'il le fallait. C'est très justement que Tudual Huon écrit qu'il fut un nationaliste breton dans sa jeunesse et qu'il l'a été toute sa vie. Mais il savait être discret à ce sujet quand il le fallait.
On lira certes ici ou là dans ces 80 pages quelque pique à l'égard d'universitaires non-rennais ou à l'égard de militants qui ne partageaient pas son point de vue, sans plus. Mais on lira aussi avec intérêt le récit d'universitaires et d'auteurs d'Outre-Manche et de Catalogne faisant état de leur proximité avec Per Denez. De nombreuses photos de famille en noir et blanc et d’autres, dont l'une où on le voit en compagnie de Roparz Hemon en Irlande en 1975, ainsi qu’un beau portrait en couleur de lui âgé, illustrent les articles de ce numéro d'"Al Liamm".
Pour en savoir plus
Al Liamm – Tir na nOg, n° 390, 2012, 122 p. Contact : par mail.
Le site internet de la revue : http://www.alliamm.com/ Mais le numéro présenté sur le site comme étant le dernier paru remonte au… mois d'août 2008.
Des contes bretons traduits en japonais
Ce n'est pas le premier livre en japonais sur la Bretagne, mais l'initiative mérite d'être saluée : le premier tome du Conte populaire français en version japonaise vient de paraître à Tokyo, et il est entièrement consacré aux contes de Bretagne !
Les textes qui ont fait l'objet de cette traduction ont été collectés et publiés par trois des plus grands folkloristes bretons. Ce sont :
- les Contes de terre et de mer publiés par Paul Sébillot en 1883, que Kôji Watanabe et son collègue M Fukui ont traduits dans leur intégralité.
- le Trésor des Contes du Pays gallo d'Adolphe Orain
- et les Contes populaires de la Basse-Bretagne de François-Marie Luzel.
Pour ces deux titres (disponibles en version française aux éditions Terre de Brume), les traducteurs sont MM. Kanemitsu et Yamabe, mais ils n'ont traduit qu'un choix de contes : 8 de Luzel et 27 d'Orain. Je ne peux vous le dire que parce qu'en plus de la table des matières en japonais en début de volume, l'éditeur en a inséré une autre en français en fin de volume !
Au total, les quatre traducteurs japonais ont réuni dans leur ouvrage une cinquantaine de contes qui leur semblaient représentatifs de la tradition orale en Bretagne. Ils se disent très contents que le lecteur japonais puisse avoir ainsi accès aux contes bretons grâce à leur traduction.
Kôji Watanabe est connu au Japon comme médiéviste. Il enseigne la langue et la littérature française à l’Université Chuo à Tokyo. Ses travaux portent principalement sur le roman arthurien et la civilisation celtique. La thèse qu'il a
consacrée aux romans de Chrétien de Troyes lui a valu de recevoir le Prix de la Société japonaise de langue et littérature françaises en 1997. K. Watanabe a déjà traduit plusieurs livres en japonais. Il connaît bien les ethnologues du Centre de Recherche Bretonne et Celtique à Brest.
L'ouvrage qu'il publie avec ses collègues est un fort volume de 621 pages, sur beau papier, agrémenté de nombreuses vignettes et reproductions de dessins. Il paraît sous un format 13 x 19,5 cm, relié sous couverture toile recouverte d'une jolie jaquette de tonalité bleue.
Je ne sais pas si vous avez déjà vu une carte de Bretagne légendée en japonais : l'éditeur a eu la bonne idée d'en placer une en tête d'ouvrage, sans aucun doute pour permettre aux Japonais de repérer où elle se situe sur une carte de France.
Ce premier volume du Conte populaire français est publié aux éditions Chuo University Press. Cette université, dont j'ai trouvé le site internet en anglais, a été créée en 1885 et est installée sur 4 campus à Tokyo.
J'indique le numéro d'ISBN pour ceux qui seraient intéressés : 978-4-8057-5404-7.
Premier tour : cartes électorales
On savait la Bretagne à gauche, mais on ne se doutait pas qu'elle pouvait l'être encore plus et elle l'est plus nettement que la France dans son ensemble : 31,74 % des électeurs bretons ont voté pour François Hollande, bien plus qu'ils ne l'avaient fait en 2007 pour Ségolène Royal. Mais 11,01 % ont aussi voté pour Jean-Luc Mélenchon et 2,95 % pour Éva Joly.
Hollande arrive en tête dans tous les départements de la région, y compris pour la première fois dans le Morbihan ! La différence par rapport à Nicolas Sarkozy est minime : 0,19 % seulement, mais elle est là.
Les villes ont également plébiscité le candidat socialiste : Rennes et Morlaix à près de 40 %, Brest, Quimper et Lannion à plus de 37 %, Saint-Malo, Dinan et Vannes à plus de 31 %.
Le Président sortant, dans toute la Bretagne, est relégué à 6,09 % derrière le candidat socialiste. En votant globalement comme toute la moitié ouest de la France, la Bretagne penche à gauche, quand la moitié est se situe nettement à droite, voire à l'extrême-droite.
Marine Le Pen, en Bretagne aussi, se pointe à la 3e place, car elle double le score du FN par rapport à 2007. Il n'est plus possible de dire comme on l'a trop facilement écrit depuis plusieurs années que la Bretagne serait en quelque sorte par nature rétive aux thèses du Front National. Il y a eu là comme un déclic.
La carte qu'a publiée Le Télégramme ce matin est impressionnante. Elle indique par canton le candidat arrivé en tête. La droite "classique" représentée par Nicolas Sarkozy ne tient plus que deux zones de taille moyenne dans l'est de la Bretagne : de Ploërmel à Auray et de Cancale à La Guerche-de-Bretagne, en passant par Fougères et Vitré. Il faut y ajouter quelques cantons du Finistère (Plouescat, Ploudalmézeau, Crozon…) presque noyés dans la marée rose.
Les cartes publiées par Ouest-France sont plus détaillées, puisqu'elles présentent les résultats de six candidats en fonction de leur score :
- F. Hollande obtient le plus de voix sur un axe Brest-Rennes au nord et sur un autre axe Brest-Quimper à l'ouest. J.-L. Mélenchon fait plus de 12 % dans les anciens bastions communistes : le Trégor costarmoricain et finistérien et le Centre Bretagne.
- N. Sarkozy ne tient plus que trois zones fortes : le Léon littoral, l'est du Morbihan et l'est de l'Ille-et-Vilaine. La carte de M. Le Pen ne se superpose pas exactement à la sienne : elle fait ses meilleurs scores dans le Morbihan intérieur et dans le sud-ouest de l'Ille-et-Vilaine. Ce n'est pourtant pas là que les problèmes liés à l'immigration paraissent les plus virulents.
- Les votes en faveur de F. Bayrou sont beaucoup plus dispersés : il garde quelques places fortes (résiduelles ?) dans le Léon intérieur et dans le Porzay, ainsi que dans le bassin de Rennes vers Vitré. Ceux en faveur d'E. Joly le sont encore plus : ses meilleurs résultats (tout à fait relatifs, soit dit en passant) se situent à l'ouest de Quimper, au sud de Brest et autour de Rennes.
À suivre, bien évidemment. Mais on perçoit nettement dans le vote d'hier quelques constantes par rapport à l'histoire.












