Le blog "Langue bretonne"

08 avril 2014

La maison du monde : fermeture annoncée

Ti ar bed-4

À Brest, la maison du monde porte un joli nom breton : Ti ar bed. Si vous fréquentez le quartier de Saint-Martin, vous avez sans doute remarqué cette enseigne au 17 de la rue Danton.

Ti ar bed propose de l'alimentaire : du café du Pérou ou du Mexique, de l'huile d'olive de Palestine, des produits d'Éthiopie ou de Haïti… Et de l'artisanat en provenance d'Amérique du Sud, du Vietnam, de l'Inde…

Le magasin, géré par des bénévoles avec l'aide d'une salariée, a ouvert à cet emplacement en 1999. Ça a bien marché pendant une dizaine d'années, ça va moins bien depuis. Il n'ouvre plus aujourd'hui que quelques heures par semaine. La fermeture est programmée pour la fin août, le temps de vendre le stock, et même le mobilier.

C'est la dernière des quatre ou cinq enseignes de commerce équitable ayant existé dans le Finistère. Elle va donc fermer à son tour. Une assemblée générale extraordinaire doit avoir lieu dans un mois pour en décider.

Est-ce la fin d'une époque ? Pourquoi, en ces temps de mondialisation, les associations de commerce équitable et d'artisanat du monde ne réussissent-elles plus à tenir ? 

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15 mars 2014

Gurvan Musset de retour à Quimper

Musset G -3

Gurvan Musset devient le nouveau directeur de France Bleu Breizh-Izel à Quimper : la presse l'annonce ce matin. Il remplace Emmanuel Yvon, qui avait créé la surprise en quittant assez subitement la station en janvier dernier. Gurvan Musset prendra son poste à Quimper le 4 avril prochain.

Gurvan Musset n'a pas cessé les allers-retours entre la télévision et la radio. À Quimper, il n'arrivera pas en terre inconnue, puisqu'il a déjà été responsable des programmes de la radio locale. Il avait débuté en travaillant pour le journal en langue bretonne "An taol-lagad" et pour France 3 Iroise, avant de migrer vers une société de production qui fournissait ses programmes sportifs à TV Breizh. Revenu à France 3, il a été rédacteur en chef de la locale d'Iroise de 2008 à 2013.

Ça bouge dans l'audiovisuel public régional. Dès sa prise de fonction, le nouveau directeur va devoir gérer le départ de deux journalistes bretonnants de la rédaction, puisque l'un, Maël Le Guennec, devient responsable des émissions en langue bretonne à France 3 Bretagne (voir message du 22 décembre dernier) et l'autre, Bernez Grall, va faire valoir ses droits à la retraite. C'est la première fois depuis sa création en 1982 que France Bleu Breizh-Izel va être dirigée par un bretonnant.

14 mars 2014

Symboliques polémiques

Iffig PB2

Le journal Le peuple breton paraît tous les mois depuis 50 ans, puisqu'il a été lancé en même temps que se créait l'UDB (Union démocratique bretonne), dont il est en quelque sorte le porte-voix. Viennent d'ailleurs de paraître aux Presses universitaires de Rennes les actes d'un colloque organisé à Rennes à l'occasion de ce cinquantenaire par Tudi Kernalegenn et Romain Pasquier. Au sommaire de l'ouvrage, figure une contribution de Cédric Choplin sur "Pobl Vreizh" présenté comme "le petit frère bretonnant du Peuple breton," mais pas d'étude d'ensemble sur le grand frère. Une véritable étude de presse reste donc à mener sur la VF, le "PB" lui-même.

Le numéro 602, daté de mars 2014, vient de paraître sur 36 pages, dont 4 en breton. On y apprend que le parti breton de gauche va présenter des candidats, non seulement aux municipales, mais aussi aux européennes. Comme tout périodique qui se respecte, Le peuple breton tient, sous la signature d'Iffig (avec, tant qu'à faire, un redoublement du "f" à l'ancienne, quand un seul pourrait suffire), une rubrique, disons humoristique, qui rarement complimente et le plus souvent égratigne des cibles diverses et variées, quand elles ne lui paraissent pas être dans la ligne. Iffig, petit bonhomme rigolard, en bragou braz d'un autre temps et en petits sabots de bois, se veut critique et caustique.

De l'utilisation du symbole à l'école

Dans ce numéro de mars, il s'en prend ainsi à Ronan Calvez, sociolinguiste, enseignant chercheur à l'UBO et membre du Centre de recherche bretonne et celtique, pour un propos tenu dans l'émission 3D, sur France Inter, le 16 février, à l'occasion du festival Longueur d'ondes. Il y avait parlé notamment de l'usage du "symbole" dans les écoles publiques et privées, dont on a longtemps usé pour inciter les petits bretonnants à ne s'exprimer qu'en français dans le cadre de l'école (et ce n'est pas facile à faire sur une antenne nationale). Je rappelle qu'il s'agissait de la surveillance mutuelle des enfants les uns par les autres et de la remise d'un objet symbolique dépréciatif à ceux qui étaient surpris à parler le breton dans la cour de récréation.

Je n'avais pas entendu cette émission au moment de sa diffusion, je viens donc de l'écouter sur le site de France Inter. Ronan Calvez y rapporte effectivement le cas de l'un de ses étudiants d'origine africaine qui a connu - lui aussi - une forme de symbole il y a quelques années seulement dans son pays, le Sénégal. Selon le témoignage que cite R. Calvez, cet étudiant considère ce système comme ayant été "efficace" pour lui permettre d'acquérir une bonne maîtrise du français.

Ce mot "efficace" est resté au travers de la gorge du bonhomme Iffig, qui s'est demandé du coup "s'il n'était pas tombé sur la tête" et, avec ses petits sabots de bois, charge allègrement l'universitaire brestois, l'accusant tout bonnement de "légitimer" une pratique dont je me garde bien de reproduire ici les termes qui la qualifieraient. Les deux lexèmes "efficace" et "légitimer" que je viens de citer sont déjà assez problématiques en eux-mêmes.

Le premier a effectivement été employé par Ronan Calvez sur France Inter. J'observe qu'il l'a explicitement utilisé en référence au vécu personnel récent de cet étudiant sénégalais : on n'est pas donc pas exactement ni historiquement dans le contexte breton ni apparemment dans celui du "nationalisme français". Ronan Calvez aurait-il pu utiliser de la même manière le mot "efficace" par rapport au symbole en usage dans les écoles de Basse-Bretagne jusqu'aux années 1960 ? Si l'on s'en tient précisément à ses propos sur France Inter, ce ne peut être qu'une supputation, puisqu'il ne l'a pas fait.

Rennes 2 celtiqueb

Quand l'université de Rennes 2 s'en mêle

Coïncidence ou pas ? Iffig n'est pas le seul à commenter l'interview de Ronan Calvez sur France Inter. Le numéro 457 de l'hebdomadaire Ya ! que ses abonnés bretonnants viennent de recevoir cette semaine publie dans son courrier des lecteurs un communiqué officiel intitulé "A-berzh ar skol-veur" (En provenance de l'université) et émanant des enseignants du département langue bretonne et celtique de l'Université de Rennes 2. On compte parmi ces derniers des personnalités et des compétences aussi diverses que Ronan Le Coadic, Gwendal Denis, Hervé Le Bihan, Stefan Moal, et il y en a d'autres. Faut-il que l'affaire soit grave pour que l'Université de Haute-Bretagne en vienne ainsi à prendre publiquement position sur un point d'histoire qui ne se retrouve dans l'actualité que parce qu'il en a été question dans une émission de radio, en prenant à partie un enseignant-chercheur d'une université voisine.

  • À vrai dire, il ne s'agit pas cette fois d'un commentaire, mais d'une attaque en règle des celtisants rennais contre leur collègue brestois. Je traduis les phrases incriminatrices : "Il est tout à fait insensé d'affirmer que l'usage du 'symbole' (ou de 'la vache') à l'école était efficace (c'est-à-dire justifié)."
  • Après avoir cité la page du Cheval d'orgueil dans laquelle Pierre-Jakez Hélias décrit l'usage du symbole (p. 207 de la version bretonne Marh al lorh, et p. 211 de la version française), puis décrit les punitions physiques que subissaient les élèves de l'Afrique de l'ouest lorsqu'ils étaient détenteurs du symbole (sans préciser à quelle époque), les universitaires rennais poursuivent : "considérer de telles pratiques comme un mode d'enseignement adéquat et efficace, c'est donner crédit au nationalisme français, et non le fait d'une posture scientifique."

L'accusation pointe à nouveau l'adjectif "efficace" utilisé par Ronan Calvez dans le contexte précis que j'ai décrit plus haut. On peut observer que les universitaires de Rennes 2 n'y font référence qu'en lui en adjoignant d'autres censés l'expliciter. Laissant entendre que - aux yeux du celtisant brestois - l'usage du symbole aurait été à la fois "efficace" et "justifié" autant qu’"adéquat". La formulation comme le procédé posent problème. D'une part, parce que les termes "justifié" et "adéquat" ne sont pas réellement synonymes de "efficace". D'autre part, parce qu'ils attribuent à Ronan Calvez un jugement de valeur à connotation positive dont il n'a personnellement pas fait état, se limitant à citer l'un de ses étudiants. L'amalgame ne témoigne pas d'une exigence extrême de rigueur scientifique. Quel est en effet le sens du mot "efficace" ? Avec des variantes, les dictionnaires le définissent généralement comme "ce qui produit l'effet escompté". Les synonymes sont, suivant le contexte : "opérant", "fonctionnel", "utile" ou encore "efficient."

La question de l'efficacité d'une méthode contestée

Peut-on, dès lors, apprécier l'usage du symbole en termes d'efficacité ? Il est avéré que les instituteurs concernés (pas tous, loin de là…) ont utilisé ce symbole ou encore la vache en Basse-Bretagne de 1830 à 1960, soit sur une période d'environ 130 ans. Dans les régions occitanes, c'était le signe ou le signal, la bûchette dans le Pays basque, le marron en Alsace, sans parler ici de procédés analogues en Amérique du Nord, au Pays de Galles, en Irlande, en Espagne, en Afrique…Si les instituteurs l'ont fait en l'absence le plus souvent de toute prescription officielle, c'est dans l'idée de faciliter l'acquisition du français par les enfants qui l'ignoraient : ils créditaient bel et bien la méthode – à l'époque - d'une certaine "efficacité".

  • C'est exactement ce que soutenait Corentin Le Nours en 1908, un ancien instituteur devenu journaliste, dans un article rédigé… en breton s'il vous plaît, dans Le courrierdu Finistère, le principal hebdomadaire bilingue du moment. Depuis, toutes ces pratiques, fondées sur la délation, ont généralement fait l'objet d'une large réprobation morale, notamment de la part de linguistes et d'historiens de la seconde moitité du XXe siècle. Mais elles avaient déjà été contestées par des instituteurs, ici et ailleurs, dès la fin du XIXe.

Là où elles ont été en usage, les élèves ont développé diverses stratégies pour les contourner : personne n'aspirait réellement à devenir le détenteur du symbole. Il n'empêche qu'en Bretagne comme en Occitanie plusieurs ont reconnu - avec le recul - qu'ils n'auraient jamais appris le français comme ils l'ont fait s'il n'y avait pas eu le symbole ou le signal. Dans son "Histoire d'un interdit", Klaoda an Du cite ainsi le témoignage de cinq frères originaires de Plougras et qui – "malgré l'usage du symbole" - affirmaient vers 1990 être redevables à leur instituteur de leur réussite scolaire et professionnelle. Doit-on considérer cet instituteur comme n'ayant pas été "efficace" ? Ou de l'avoir trop été ? Mine de rien, ceux qui dénoncent le plus fortement le symbole font en quelque sorte d'eux-mêmes la démonstration de l'impact qu'il a pu avoir – ne serait-ce qu'au niveau des représentations - sur l'acquisition du français et la régression subséquente de la pratique sociale du breton – et on reste bien là sur le terrain de "l'efficacité" de l'objet concerné.

On n'est pas sur le même registre

Formuler un constat revient-il à "légitimer" ou à "justifier" a posteriori des pratiques qui n'ont plus lieu d'être dans les écoles de Basse-Bretagne ? Insinuer que Ronan Calvez l'aurait fait sur France Inter n'est pas très élégant. Prétendre qu'il serait un thuriféraire du nationalisme français est absurde. L'appréciation de l'efficacité d'une "pédagogie" et sa légitimation relèvent de deux registres différents, temporels autant qu'épistémologiques.

Inversons donc la perspective et projetons-nous dans le temps présent : dans les écoles flamandes de Belgique, il est actuellement interdit aux enfants qui ne parlent pas le néerlandais chez eux de s'exprimer en arabe, en berbère ou en turc dans la classe ou en cours de récréation, sous peine de punitions. Ça ne vous rappelle rien ? Il n'est pas surprenant que là-bas, la question a fait débat, pour ne pas dire polémique, à la fin de l'année 2012. La mesure est contestée sur le plan de l'éthique ou de la pédagogie. Elle est forcément perçue comme "légitime" par ceux qui la mettent en œuvre. Ce n'est qu'a posteriori qu'on pourra éventuellement juger de son "efficacité". Dans l'immédiat, il ne serait pas sans intérêt d'analyser les motivations de ceux qui la préconisent.

Désolé d'avoir été si long, mais c'est la complexité du sujet qui l'impose. Il faut du temps pour détricoter les simplismes qui ne s'énoncent qu'en deux ou trois  phrases. Reste à comprendre pour quelles raisons le journal Le peuple breton et les celtisants de l'université de Rennes 2 ont cru bon d'épingler ainsi un enseignant de breton de l'UBO. Là, j'avoue que je me perds en conjectures, et je ne suis pas le seul. Brestois et Rennais sont pourtant fréquemment appelés à se côtoyer, ne serait-ce que pour les jurys d'examen ou dans le cadre du Centre de recherche bretonne et celtique dont les uns et les autres sont partie prenante. La polémique actuelle est, si je puis dire, symbolique de tensions persistantes et d'approches divergentes entre les deux départements de celtique. Elles ne risquent pas de s'apaiser de sitôt.

Pour en savoir plus

La littérature repérable sur la question du symbole et de ses équivalents est répétitive et n'est pas toujours très bien étayée. Pour une première synthèse, se reporter à la contribution que j'ai rédigée pour l'Histoire sociale des langues de France, qui vient de paraître aux Presses universitaires de Rennes, sous la direction de Georg Kremnitz, et dont le titre est "L'interdit de la langue première à l'école." 

12 mars 2014

Piba : désir de théâtre et… appel au crowfounding

Comment parler de cette troupe ? La carte de visite officielle présente Teatr Piba comme une compagnie professionnelle basée à Quimper et créée en 2009. Elle réunit différents comédiens, musiciens, metteurs en scène ayant en commun la langue bretonne, et dont les parcours croisés et les expériences partagées les ont conduits à un même désir : un théâtre en breton, contemporain et vivant. C'est dit tout à fait comme on s'y attend dans le langage des créateurs de ce temps. Mais j'aime assez cette formulation d'un désir de théâtre contemporain en breton.

Teatr Piba retient comme postulat de départ de placer ses exigences et ses objectifs au niveau artistique en premier lieu, sans dénier l'importance d'un travail sur la langue – le breton en l'occurrence. Sa toute nouvelle création, du nom de "Metamorfoz" (il serait superflu de traduire), se situe très exactement dans cette démarche : une mise en scène extrêmement soignée, des effets de lumière et de son imprévisibles, des personnages dont l'apparente bizarrerie trouble nos certitudes, un texte et un questionnement qui perturbent une perception - qui tend ici comme ailleurs à se banaliser - du territoire et de l'identité.

L'argument initial n'est anodin qu'en apparence : alors qu'il s'apprête à partir en camping avec ses camarades, Abéguilé doit réceptionner un colis en provenance du Laos contenant les restes de son grand-père, dont la tombe doit être engloutie sous un barrage. À partir de là, tout s'enclenche…

Piba Metamorfoz 2

Un esprit de folie

Thomas Cloarec, le metteur en scène, expliquait dans "Bali Breizh", dimanche dernier sur France 3 Bretagne, que le scénario d'une telle pièce s'écrit au fur et à mesure que les comédiens se l'approprient. Pas étonnant que la préparation d'un tel spectacle s'étend sur un an et demi, impliquant des échanges quelque peu inattendus avec le Laos – "piba" signifiant "esprit de folie" en laotien. Aux dires de Loeiza Beauvir (dont la présence aurait dû être plus affirmée dans cette émission, à moins qu'elle n'ait pas été assez questionnée), c'est précisément l'expression qui caractérise le mieux cette pièce dont la création a  tout de même réuni un ensemble de 25 musiciens, comédiens et techniciens.

"Metamorfoz" se présente comme une pièce de théâtre musical en breton, surtitrée en français, avec de belles séquences tout en musique. Pour la troupe, cela ne fait pas de doute : leur pièce est accessible au cœur et à l'esprit pourvu que l'on veuille bien partir en voyage, tenter la "métamorphose" ! Lors de sa création à la Maison du théâtre, à Brest, à la mi-février, tout le monde était partant et la qualité de la représentation y a attiré quelque 500 spectateurs en trois jours – ce qui est une belle performance. Il n'est pas impossible qu'une telle transformation radicale en ait déconcerté quelques-uns… 

Metamorfoz

Poursuivre l'aventure

Teatr Piba se fait de cette manière remarquer comme l'une des troupes de théâtre en langue bretonne les plus innovantes tant sur le plan de l'écriture que sur celui de la réalisation. La troupe, cela se comprend, veut poursuivre cette aventure et faire vivre sa nouvelle création. D'ores et déjà, des dates sont programmées à Quimper, Carhaix et Moëlan-sur-Mer.

Pour continuer leur chemin sur les scènes de Bretagne et d'ailleurs, les comédiens ont apparemment besoin de quelques moyens complémentaires. Ils se lancent donc dans la recherche de financement participatif, autrement dit (selon le terme à la mode, mais pas très joli, ni en français ni en breton) le crowdfunding.

Leur objectif est de réunir la somme de 2 400 € pour couvrir les frais des deux prochaines représentations qu'ils vont assurer en auto production à Quimper à la fin de ce mois. Des promesses de soutien ont déjà été enregistrées pour près de la moitié de cette somme et cela se passe sur le site de KissKiss Bank Bank. Si vous voulez devenir mécène à bon compte et soutenir un… désir de théâtre en breton, il vous suffit d'investir 5 € au minimum, et jusqu'à 200 € ou plus. Des contreparties sont prévues.

Pour en savoir plus

La page de Teatr Piba sur le site KissKiss Bank Bank : http://t.co/LweFziDRyc

Les prochaines dates de "Metamorfoz" :

  • Mercredi 26 et jeudi 27 mars, 20h00 - Théâtre Max Jacob, Quimper
  • Jeudi 3 avril, 20h30 - Espace/Leurenn Glenmor, Carhaix
  • Samedi 5 avril, 20h30 - Centre Culturel l'Ellipse, Moëlan-sur-Mer

Le texte de la pièce "Metamorfoz" a été édité en VB et en VF dans un petit livre de 110 pages de la collection "Berlobi". La pièce est signée d'Aziliz Bourgès et Erwan Cloarec.

Parmi les interprètes, outre Loeiza Beauvir, déjà citée, on relève les noms de Tangi Daniel, de Marion Gwen, Tangi Foricheur, Charlotte Heilmann, Fred Boudineau, Jérôme Kerihuel, Guillaume Le Guern. Photographe : Anne-Sophie Zika.

Le site internet : http://teatrpiba.com/ est bien conçu et très fourni.

07 mars 2014

Municipales et langue bretonne : quels enjeux ?

Il y a deux manières aujourd'hui d'aborder la question du breton à l'occasion des élections :

  • soit on organise des débats en breton, entre des candidats capables de le parler, pour discuter équipements, logement social, économie, impôts locaux ou toutes sortes d'autres sujets, tout comme on le fait en français
  • soit on en organise au sujet de la langue bretonne, pour voir quels engagements sont prêts à prendre les éventuels futurs élus en matière de politique linguistique.

C'est cette dernière option qu'avait retenue Sked, la fédération d'associations du pays de Brest "en rapport avec la culture bretonne et celtique". Le débat, visant à "remettre le breton au cœur de la cité", était organisé jeudi 6 mars dans la salle des syndicats, à défaut d'autre lieu plus adapté sur la ville de Brest – a-t-on dit. Il était animé par Mikael Baudu, qui a créé sa propre société de production depuis qu'il a quitté TV Breizh.

Le sujet doit être assez concernant, puisqu'une bonne centaine de personnes se sont déplacées, alors qu'on est en période de vacances. Il l'est sans doute moins pour les candidats, puisque seules trois sur cinq des listes en présence à Brest étaient représentées. Des candidats d'autres communes de Brest métropole océane (Gouesnou, Plougastel-Daoulas…) sont également intervenus.

La discussion a tourné autour des 27 propositions inscrites dans un "Livre blanc et noir du breton au pays de Brest" édité par Sked, dont les responsables se positionnaient clairement en groupe de pression : un peu comme si ces 27 propositions étaient à prendre ou à laisser. Le débat était parfois pointilleux et même technique, mais manquait quelque peu de tranchant.

a Bernadette Malgorn-1    b Yann Guével-1   c Christine Panaget-Le Roy-1

 

Tout le monde dit Ya !, mais…

La proposition n° 1 de Sked, et apparemment la plus urgente, est que la ville de Brest, en signant la charte "Ya d'ar brezhoneg" de l'Office public de la langue bretonne, s'engage sur une politique ambitieuse de manière à en atteindre le niveau 3 d'ici 2020.

Yann Guével, adjoint dans la municipalité sortante et candidat sur la liste de François Cuillandre, s'est d'emblée adressé aux organisateurs en leur disant : "vous êtes optimistes !" Ce n'est en effet qu'en avril prochain qu'est prévue la signature de cette charte au niveau 1 par la ville de Brest. Il assure cependant qu'on est d'ores et déjà en chemin vers le niveau 2.

Bernadette Malgorn, seule tête de liste présente à la tribune, fait remarquer en forme de clin d'œil qu'elle n'est pas au pouvoir à Brest "pour l'instant". Elle estime que Brest n'a pas en matière de langue bretonne de structures au niveau d'une ville de 140 000 habitants et considère elle aussi que le niveau 2 de cette charte est atteignable sans problème.

Christine Panaget-Le Roy, numéro 2 sur la liste "Colère de Brest ! L'humain d'abord" conduite par Quentin Marchand, est favorable à ce que la langue et la culture bretonnes aient toute leur place dans la ville, mais elle souhaiterait que la promotion du breton soit assurée davantage en lien avec les habitants et les associations. Elle-même et ses colistiers font, dit-elle, beaucoup de porte à porte depuis le début de la campagne : ils ne sont jamais interpellés sur la question de la langue bretonne.

Crèches, classes, écoles, collèges…

Il a ensuite été beaucoup question d'enseignement bilingue, d'ouvertures de crèches et de nouvelles classes. La problématique est désormais, selon le nouveau slogan à la mode, d'assurer la continuité d'acquisition du breton "du biberon au baccalauréat." Des parents font observer que, s'il y a bien une crèche en langue bretonne à Bellevue, il n'y a ni maternelle ni primaire bilingues dans le quartier. D'autres, de Gouesnou, pointent le manque de car pour rejoindre le collège public bilingue de l'Iroise. Diwan aussi fait entendre ses besoins. Les Plougastels font valoir qu'avec 25 classes bilingues, ils scolarisent en tout 400 élèves entre public et privé, soit 25 % des élèves du primaire de la commune.

Yann Guével, qui connaît ses dossiers, insiste sur la nécessité d'une bonne cohabitation entre la filière bilingue et celle qui ne l'est pas, comme cela se passe à l'école Jacquard de Brest. Il se prononce aussi pour une cohérence géographique de l'offre en bilingue. Bernadette Malgorn promet de stimuler l'envie de breton, sans être "intrusive", et la conditionne à une complémentarité des trois réseaux (public, privé, associatif). Christine Panaget-Le Roy reconnaît que des crèches en breton et les classes bilingues sont une chance pour les enfants, mais demande qu'on n'oublie pas ceux dont les parents parlent l'arabe ou le portugais.

Quelle suite ?

Bien d'autres points ont été juste évoqués : la transmission de la langue avec le concours des locuteurs natifs, l'organisation d'activités en langue bretonne en dehors de la classe pour les enfants, la difficulté de recruter des enseignants bilingues, l'ouverture d'une maison de la langue et de la culture bretonne à Brest avec pignon sur rue… On n'a pas pris le temps de parler de la proposition n° 23 de Sked, demandant aux candidats de "s'engager à remplacer du personnel partant à la retraite par un agent bilingue." Voilà pourtant un sujet sur lequel il aurait été intéressant d'entendre leur point de vue.

Bref, il n'était pas si facile d'y voir clair dans ce débat qui a traîné en longueur. Comme si on recherchait l'assentiment des candidats sur un sujet censé faire consensus. Diverses réflexions énoncées par l'un ou l'autre ont pourtant laissé supposer qu'il y a bien des désaccords entre la droite et la gauche, entre la gauche et la gauche radicale, sur la politique linguistique à mener dans une ville et une métropole comme Brest. Les points de vue divergents se sont quand même exprimés, mais on a tout fait pour éviter un débat contradictoire et on n'a donc eu le droit qu'à une juxtaposition de déclarations. On n'a surtout pas abordé les sujets clivants. Du coup, on ne sait pas si les propos qu'ont tenus les candidats valent engagement ou pas. On ne sait même pas s'il y a ou non des bretonnants sur chaque liste…

Pour en savoir plus

On n'évite pas dans ce genre de "débat" les approximations historiques ou sociolinguistiques, du genre "Brest redevient une ville bretonnante, ce n'est pas comme il y a quarante ans…" Je me permets donc de signaler que j'ai présenté une communication lors du congrès de la Société d'histoire et d'archéologie de Bretagne à Brest en 2011 sur le thème : "Brest serait-elle aussi une ville bretonnante ?" Cette communication a été publiée dans les Mémoires de la société, tome XC, 2012, p. 173-189.

Sur les questions relatives à l'enseignement du breton et en breton, je n'ai pas l'impression que le rapport que j'ai rédigé sur ce sujet en 2010 est périmé. Il n'est interdit à personne de s'inspirer des 60 propositions que j'y faisais. L'ouvrage est toujours disponible chez l'éditeur. 

06 mars 2014

Le chant de tradition orale : une collecte inédite dans le Léon

Barzaz Bro-Leon-1

Quand il entreprend de lancer un grand concours de collecte de chants sous l’appellation Barzaz Bro-Leon en 1906, l’abbé Jean-Marie Perrot s’est déjà fait connaître pour son activisme breton. Au grand séminaire, il avait été l’un des animateurs de Kenvreuriez ar Brezoneg (La confrérie du breton), créée en 1894.

Ordonné prêtre en 1903, il reçoit sa première affectation au presbytère de Saint-Vougay en 1904. Dès l’année suivante, il fonde le Bleun-Brug (Fleur de bruyère), une association catholique de défense et de promotion de la langue bretonne qui perdurera jusqu’à la fin du XXe siècle. En 1907, il prend la direction de la revue Feiz ha Breiz (Foi et Bretagne) qu’il animera jusqu’à mort en 1943. À l’époque, son nom ne suscite pas tous les débats qui lui sont attachés depuis la dernière guerre.

Pour le lancement de son projet de collecte, l’abbé Perrot vise le plus grand nombre, puisqu’il l’annonce par l’entremise du Courrier du Finistère, un hebdomadaire conservateur bilingue qui est alors le deuxième titre le plus lu dans le département. Le moment choisi n’est pas anodin, puisqu’il intervient dans la continuité des crispations suscitées par la loi de Séparation de l’Église et de l’État.

Un succès impressionnant

L’appel de J.-M. Perrot, très bien rédigé et en breton uniquement, s’adresse aux habitants du Bro-Leon (les Léonards) et fait œuvre de pédagogie. Tout en citant « Monsieur de La Villemarqué », il ne fait pas explicitement référence au Barzaz Breiz, se doutant bien que son œuvre n’est pas forcément très connue. Conscient que l’emprunt gallois Barzaz (bardit, ensemble d’une œuvre poétique) risque de paraître comme « un nom tiré par les cheveux », il prend le soin de l’expliquer à partir de l’anthroponyme Le Bars, qui a l’avantage d’être très répandu.

L’entreprise est un succès. En deux mois, l’organisateur du concours reçoit un total de 547 documents : « une collecte d’une ampleur impressionnante dans un temps record », apprécie à juste titre Éva Guillorel qui en a assuré l’édition critique. Comme il s’agissait d’une compétition, 40 lauréats sont distingués lors de la fête du Bleun-Brug de septembre 1906 et se voient offrir tableaux religieux, médailles, crucifix, couverts, livres, etc. 

Quoiqu’avec un engouement moindre, le concours se prolonge les années suivantes, y compris après-guerre, tant et si bien que le fonds compte plus de 1 100 pièces, dans l’état où il a été conservé jusqu’en ce début du XXIe siècle. Il aurait dû donner lieu à publication, mais l’abbé Perrot n’a jamais concrétisé le projet d’édition qu’il avait annoncé. Tant et si bien qu’il s’est trouvé largement oublié, jusqu’à ce que le CRBC (Centre de Recherche Bretonne et Celtique) et les membres de l’association Dastum ne commencent à s’y intéresser pour de bon au début des années 2000.

Enfin, Éva Guillorel vint. Elle est aujourd’hui maître de conférences an histoire moderne à l’université de Caen et membre du Centre de recherche d’histoire quantitative (CRHQ). Sa thèse sur La complainte et la plainte, publiée en 2010, a reçu un accueil chaleureux. Ce nouvel ouvrage est certes le fruit d’un travail collectif de plusieurs dizaines de personnes (ci-dessus, Jeanne Leost), notamment pour la transcription et la traduction française des chants, il correspond aussi à la forme remaniée d’un mémoire de master 2 d’ethnologie soutenu par la chercheuse en 2008. Il est heureux qu’il voie enfin le jour, confortant ainsi le mouvement de mise à disposition et d’étude des grandes collectes de chants réalisées en Bretagne au XIXe et au XXe siècle.

Barzaz Bro-Leon-2

Le Léon, un pays sans gwerziou ?

Celle effectuée à l’initiative de Jean-Marie Perrot se distingue cependant de toutes les autres, d’abord par son importance : ce ne sont pas moins de 184 noms de contributeurs qui apparaissent dans le Barzaz Bro-Leon, qu’ils soient collecteurs, chanteurs ou même compositeurs. De nombreux participants n’envoient qu’une seule pièce, voire deux ou trois. Quelques-uns transmettent des collectes impressionnantes de plusieurs dizaines de pièces, le record étant détenu par Marie-Basilius L’Her, de Plounéour-Trêz, avec 69 pièces. 

É. Guillorel insiste à juste titre sur le caractère hétéroclite de la collecte du Barzaz Bro-Leon par rapport à celui beaucoup plus homogène des publications des folkloristes du XIXe siècle, essentiellement constituées de gwerziou de style ancien. Le fonds réuni par l’abbé Perrot comprend certes 90 % de chansons, mais aussi des proverbes, des devinettes, des contes et même des prières.

Pour ce qui est du chant, il ne contient qu’une cinquantaine de gwerziou (5 % du total des chansons du fonds) alors qu’elles sont considérées comme « le répertoire-roi » : Luzel par exemple en avait collecté plusieurs centaines, dont le plus grand nombre reste d’ailleurs inédit. Il est surtout constitué de soniou à caractère non tragique, de berceuses, de chansons dans le style des feuilles volantes et d’autres (pour près de 40 %) dans le style des compositions récentes.

Quel est dès lors l’intérêt rétrospectif du Barzaz Bro-Leon ? Tout d’abord, il bat en brèche l’idée reçue selon laquelle le Léon, dont on sait combien il a été fortement soumis à l’encadrement du clergé, n’a jamais été que « le parent pauvre des terroirs de Basse-Bretagne en matière de tradition chantée », ce qu’Éva Guillorel décrit comme « le discours négatif » porté sur son répertoire. Or, nombre de textes ou de versions adressées à l’abbé Perrot ne sont attestés nulle part ailleurs.

Une Ouessantine à une époque charnière

Du coup, ce sont les a priori de Luzel en faveur du Trégor et sa méthodologie qui posent question. En 1873, il ne passe que deux jours à Ouessant, ne collecte que « des lambeaux de chansons » et des contes, décrète donc qu’on « y chante peu », alors qu’il aurait déjà pu y rencontrer Madame Noret, celle-là même qui transmet une trentaine d’années plus tard deux cahiers entiers de chants pour le Barzaz Bro-Leon, accompagnés d’une lettre émouvante en français.

En rédigeant ses cahiers, cette Ouessantine précise qu’elle a interprété ces chants des centaines de fois dans sa jeunesse et qu’elle a désormais du mal à se les remémorer. É. Guillorel en déduit qu’on est là en présence d’un répertoire ancien n’existant plus qu’à l’état de fragments ou de « débris » et que Mme Noret est sur l’île l’une des dernières représentantes d’une tradition orale qui ne se transmet plus. Mais le Léon n’est pas un pays sans gwerziou ni soniou, si ce n’est qu’il n’a pas préservé sa tradition orale aussi bien que d’autres terroirs de Basse-Bretagne.

Entre-temps, Mme Noret avait appris un nouveau répertoire, acquis à partir de feuilles volantes ou inspiré d’événements récents et relevant de canons esthétiques renouvelés. Comme le concours initié par l’abbé Perrot a permis de recueillir aussi ce nouveau type de chansons, le Barzaz Bro-Leon apparaît aux yeux d’Éva Guillorel comme « le chaînon manquant », autrement dit le « fonds charnière » qui permet de comprendre la transition entre le répertoire légué par les folkloristes du XIXe siècle et celui qu’on peut encore entendre dans le Léon. Pour autant, Mme Noret n’a obtenu que le 4e prix au concours de 1906, et le 12e à celui de 1907, classements que l’éditrice qualifie de « surprenants », alors que ses cahiers sont « d’une richesse remarquable ». On ne peut l’expliquer, ajoute-t-elle, que par « une divergence de sensibilités entre les regards portés sur cette collecte par les ethnologues d’aujourd’hui et le jury du concours ». Cela paraît aller de soi, mais il valait mieux l’expliciter.

Barzaz Bro-Leon-3

La réoralisation de la tradition orale

Témoignant à nouveau avec cet ouvrage d’une connaissance exemplaire des répertoires de chants et de chansons du domaine breton autant que des autres, É. Guillorel se positionne comme étant aujourd’hui l’une des meilleures spécialistes de la tradition orale. Le seul regret que l’on pourrait formuler ici a trait à la cartographie, qui ne paraît pas très cohérente : il suffit de comparer la carte 3 de localisation des gwerziou à la carte 5 des communes du Bas-Léon du sud.

Le choix de ne pas normaliser l’orthographe originelle des manuscrits est pertinent, même si l’on peut relever ici ou là une erreur de transcription (par ex., un invraisemblable inventorrion, p. 83, alors qu’on a inventorriou plus loin dans le même texte). Quelques traductions peuvent aussi prêter à discussion : Potred yaouank, p. 23, ce ne sont pas tout à fait des jeunes garçons, mais des jeunes gens. Le jeu de mots du proverbe Merci a daou bennos Doue a ra tri, p. 484, ne semble pas avoir été compris, dans la mesure où les deux termes bennos Doue (littéralement, la bénédiction de Dieu) sont aussi des lexèmes bretons synonymes de merci.

Éva Guillorel, elle-même interprète, inscrit l’initiative de l’abbé Perrot dans une visée de réoralisation du savoir de tradition orale à partir du support écrit. Plus d’un siècle après avoir été collecté, l’édition qu’elle en a entreprise pourrait y concourir aussi. Si ce n’est que la présente publication, tout aussi imposante qu’elle soit, ne concerne que… la moitié du fonds ! Sera-t-elle suivie du second volume qu’on attendrait logiquement ?

Serait-il possible, et pour ne pas devoir patienter une nouvelle fois trop longtemps, de mobiliser à nouveau un groupe de volontaires pour assurer la transcription et la traduction de la deuxième partie ? Dans l’immédiat, le CRBC s’apprête à numériser l’ensemble du fonds en vue d’une mise en ligne, ce qui serait une réalisation dans l’air du temps.

Pour en savoir plus :

Éva Guillorel (édition critique), Barzaz Bro-Leon. Une expérience inédite de collecte en Bretagne, Rennes, Presses universitaires de Rennes ; Brest, Centre de Recherche Bretonne et Celtique, 2012, 551 p. (Coll. Patrimoine oral de Bretagne). 

Ce compte-rendu paraîtra sous peu dans les Mémoires de la Société d'histoire et d'archéologie de Bretagne.

Photos : présentation du Barzaz Bro-Leon au CRBC, à Brest, en février 2013, à l'occasion de la sortie de l'ouvrage.



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