Le blog "Langue bretonne"

10 février 2015

Le breton chez Larousse : le baragouin s'en est allé

Larousse mini Breton b

Quelle affaire ! Je vous avais bien dit qu'il serait collector. "Le breton dans votre poche" ne sera pas resté bien longtemps en librairie. Alors qu'il n'y était que depuis le 21 janvier, Le Télégramme annonce ce matin que le dictionnaire vient d'être retiré de la vente. Trois petites semaines, et puis s'en va…

Il suffit de se rendre sur le site de Larousse, à la page sur laquelle il figurait jusqu'à présent : le message qui s'affiche est tout simplement :

  • Vous n'êtes pas autorisé(e) à accéder à cette page.

Et de toute évidence, ce n'est pas le travail d'un hacker. En cherchant bien, vous trouverez encore cinq titres de la même collection : le grec ancien, le latin, le chinois, le russe et le japonais. Le breton n'y est plus. Vu le reuz qu'avait suscité le titre "breton", Larousse n'avait plus le choix.

Sur le site du Figaro, Jean-René Bonnissent, présenté comme l'auteur du guide, semble surpris de la polémique : "j'écris dans ce guide comme je parle dans la vie de tous les jours", dit-il. Sans rire. On se demande bien où et comment fait-il pour se débrouiller dans toutes les situations en un breton comme celui-là, et à qui peut-il bien s'adresser. Il ajoute que "ce n'est pas un manuel pédagogique pour les bretonnants [on s'en doutait], mais un petit guide qui s'adresse à des non-initiés" : est-ce à dire, M. Bonnissent, que l'on peut donner à apprendre n'importe quel baragouin sous prétexte de breton ?

Larousse mini Breton c

Sur le même site, Hervé Sébille-Kernaudour, qui vient d'être promu brittophone de l'année 2015, considère pour sa part que "c'est un scandale absolu de consacrer de l'argent à l'édition et à la diffusion d'un torchon pareil". Soit, mais il ne s'agit pas d'argent public. Avec les moyens dont il dispose, Larousse peut investir comme il veut, publier ce qu'il veut et prendre les risques qu'il veut, même celui d'un breton parfaitement incorrect. Avec "Le breton dans la poche", il a juste pris le risque d'un flop auquel il ne s'attendait sûrement pas, et celui de compromettre (un petit peu) sa réputation. Il devrait s'en remettre.

D'autant qu'il a décidé, c'est fait, de faire appel à l'Oplb - et non pas l'Opab, comme l'écrit à répétition le Télégramme ce matin. Soit donc l'Office public de la langue bretonne. Premiers diagnostics du dit Office : il va falloir presque tout réécrire – on s'en doutait (bis repetita). Et ça va prendre du temps. Tant que ça, vraiment ? Tout dépend jusqu'où devrait aller l'entreprise de rectification. Le "caricourt guétaise" de la page 70 est-il vraiment un plat breton ? Et ne mange-t-on pas autre chose que du "kigafaz" et des "pizerame" en Bretagne ? 


07 février 2015

Le breton chez Larousse : c'est raté

Larousse mini Breton041

1 000 mots pour se débrouiller dans toutes les situations : c’est ce qu’annonce fièrement un mini Larousse qui vient de paraître sous un titre tout aussi accrocheur : Le breton dans votre poche. Le concept est plutôt sympa et la réalisation graphique de bonne facture. Un assez joli petit livre, sous belle couverture cartonnée et pour un prix dérisoire.

La photo de couverture, par contre, fait cliché. Ça encore, ce n'est pas trop grave. Le contenu, c'est pire et c’est raté. Je dirais même plus : c'est tout à fait raté. Pas étonnant que ça fasse du reuz (le buzz en breton) : il n’y a quasiment aucune page sans bourde.

  • Question d'accent (p. 5) : soi-disant les mots commençant par sant, comme Sant Brieg (Saint-Brieuc) prennent eux l’accent sur Sant > je n’ai pas l’impression…
  • Néologie (p. 6) : le terme proposé pour l’e-mail est ar malad > je ne l’avais pas encore rencontré
  • Syntaxe (p. 7) : hir vlev am eus : j’ai les cheveux longs > l’adjectif se place généralement après le substantif ; On devrait donc avoir : blev hir
  • Nuance (p. 8) : lunedigoù, ce sont de petites lunettes, au lieu de lunedou pour lunettes
  • Pur charabia (p. 10) : peseurt teodoù komz out ? déjà signalé par Christian Le Meut dans Le Télégramme : Larousse confond la langue qu'on a dans la bouche et celle qu'on parle (en breton ce ne sont pas des homonymes).
  • Nombres (p. 11) : tri vugale au lieu de tri vugel (trois enfants) : le substantif reste au singulier après le nombre.
  • Articles (p. 13) : confusion entre l'article défini an et l'indéfini eun (ou un), entre l'article indéfini "eun" ou "un" et le nombre "unan"
  • Confusion (p. 13) : Pour traduire "Elle est en congé de maternité", on propose : Ehan mammelezh he deus graet. Ça fait assez bizarre, parce que si on retraduit ce breton en français, cela donne : "Je fais congé de maternité !"
  • Néologie approximative (p. 15) : naturionez > terme non attesté supposé traduire [la] physique, alors que la racine natur laisse entendre qu'il s'agirait de sciences naturelles.
  • Jolie coquille (p. 30) : "kigellerezh" (avec la racine "kig", viande) au lieu de "kizellerezh", sculpture. Ce n'est pas tout à fait la même chose.
  • La totale ou la complèe, comme on voudra (p. 31) : la plupart des exemples de cette page pour dire "j'aime, je n'aime pas" sont fautifs.

C'est fou le nombre d'incongruités, de termes inappropriés, de phrases bancales, de désinences incorrectes, d'erreurs de syntaxe, d'inventions maladroites, de fautes d'accord, de confusions lexicales, de mutations erronées… Les expressions soi-disant indispensables sont plutôt grotesques…

Et je ne parle pas de la forme très particulière de transcription phonétique qui est proposée sous chaque expression bretonne et qui pourrait aisément ridiculiser celui qui tenterait de la reproduire à l’identique. Se débrouiller avec ce breton-là ? Mission impossible.

  • Il y a quand même une exception. Page 73, on découvre l'expression "d'am sonj ez eus eur fazi". Traduction : "Je pense qu'il y a une erreur". En fait, vous l'avez compris : il y en a bien plus d'une. Donc, à ne pas mettre entre toutes les mains.

Tout le monde crierait au scandale si quelque part était édité un manuel de français du même acabit. Il est assez incroyable que Larousse n'ait pas cherché un bretonnant compétent pour écrire ce mini-dictionnaire. On ne manque pas par ailleurs d'enseignants, d'auteurs, d'écrivains ou d'universitaires qui auraient pu donner (ou en l'occurrence refuser) leur imprimatur. Aux dernières nouvelles, l'Office aurait été saisi.

C'est un peu tard, puisque l'ouvrage est en librairie. On verra bien s'il y aura une nouvelle édition et à quoi elle ressemblera. J'espère que dans la même collection le grec ancien, le japonais ou encore le basque sont mieux faits.

Comme je l'ai expliqué dans l'interview que m'a demandée Valentine Boucq pour Tébéo, son seul intérêt pour l'instant est d'être collector. Le reportage est passé dans le journal de 19 h 30 de la chaîne locale jeudi dernier. Mais pour des raisons techniques, il n'est pas possible (momentanément ?) de revoir les journaux en replay depuis le 28 janvier.

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30 janvier 2015

Conseil général du Finistère : vers un schéma linguistique départemental

Maille Pierre-1

La session de janvier du Conseil général du Finistère s’est ouverte dans une ambiance un peu spéciale. C'était la dernière avant les élections départementales (nouvelle formule) de mars prochain, et assez nombreux devraient être ceux qui ne feront plus partie de la nouvelle assemblée. À noter que Kofi Yamgnane, ancien conseiller général du Finistère, est spécialement revenu du Togo pour assister à cette session.

C'est sûr, Pierre Maille ne sera plus président à compter de la fin mars, puisqu’il a choisi de quitter la vie politique. Il a donc prononcé jeudi matin son dernier discours d’ouverture de session. Il l’a fait, a-t-il déclaré, avec la même émotion, la même fierté et la même humilité qu’il y a dix-sept ans, quand il s’était trouvé à la même place pour la première fois. Tous les élus, de droite comme de gauche, se sont levés pour l’ovationner.

Je ne l’ai pas entendu dire hier matin, mais Pierre Maille a toujours été l’homme d’un seul mandat : quand il a été maire de Brest, il a été maire, rien que maire ; tant qu’il a été président du Conseil général, il n’a été que président, jamais de cumul. C’est peut-être, mine de rien, ce qui a contribué à sa crédibilité et à sa notoriété. C’est aussi ce qui lui a donné la possibilité, soulignée par plusieurs de ceux qui se sont ensuite exprimés, de dépasser la logique de canton qui prévalait jusque là au sein de la collectivité à une logique de territoire, avec une vraie vision départementale.

Dans la conjoncture stressante du moment, P. Maille a clos son intervention sur une note d’espérance : il a confiance, a-t-il déclaré, en la capacité des Finistériens à créer du collectif et à surmonter leurs divergences. Sa première vice-présidente, Chantal Guillou-Simon, a témoigné pour sa part d’un autre aspect de la méthode Pierre Maille : il a instauré plus que la parité femmes/hommes au sein de l’exécutif du département, et ce n’est pas pour y faire de la figuration. On la croit volontiers quand elle fait état des dizaines de réunions qu’elle a eu à piloter pour l’élaboration des nouveaux contrats de territoire.

Tgr Pierre Maille Mersi

Clin d’œil ou pas, elle a conclu son intervention par un "Mersi braz, Aotrou Maille", dont Le Télégramme a fait sa une ce matin en page Bretagne. Quand on connaît la parcimonie avec laquelle on utilisait ce terme de "Aotrou" en breton – il n'y a pas encore si longtemps, il était réservé à… Dieu, à Monsieur le recteur, au châtelain, à Monsieur le maire – c'est plus qu'une marque de considération.

Unanimité moins deux abstentions

Ctte session avait surtout pour objet d'adopter le budget 2015 du Conseil général du Finistère. Mais parmi les nombreux dossiers à l'ordre du jour, il était également prévu de délibérer sur la politique départementale en faveur de la langue bretonne.

Le projet de délibération était présenté par Mme Blondin. Il s'appuie largement sur l'évaluation de la politique de promotion du breton qui vient d'être menée en 2014 – ce qui veut dire que ce travail d'évaluation n'aura pas été inutile. Il reprend en particulier l'idée d'un schéma départemental en faveur de la langue bretonne. Mais alors que le rapport du Comité d'évaluation préconisait l'adoption d'un schéma triennal, ce dernier s'étalera sur toute la période 2015-2020, pour être en cohérence avec les autres schémas départementaux.

Mme Blondin a fait état d'une prochaine rencontre dans le cadre du Pacte d'avenir pour la Bretagne entre les Conseils généraux, la Région, le Rectorat et la DRAC pour arrêter les modalités d'intervention des différentes parties prenantes en matière de langue bretonne.

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Bonne nouvelle : la délibération a été adoptée à l'unanimité, moins l'abstention de deux élus pourtant connus comme des partisans convaincus d'une politique linguistique en faveur du breton : celle de Jean-Yves Cozan, conseiller général d'Ouessant, et celle de Christian Troadec, conseiller général de Carhaix.

Lors d'une longue explication post-vote, ce dernier a cependant souligné que "tout ce qui est fait ne peut être que bon." Mais il a exprimé  bien des revendications : le recensement des bretonnants, un plan de sauvetage de la langue bretonne, la réunification de la Bretagne, une grande télévision régionale diffusant "des milliers d'heures" en breton sur les cinq départements…

29 janvier 2015

Conseil général du Finistère : la langue bretonne à l’odre du jour

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C’est la dernière session du Conseil général du Finistère avant les élections départementales de mars prochain. Elle va durer deux jours. Dès ce matin, les élus vont débattre du rapport rédigé l’an dernier ans le cadre de l’évaluation de la politique linguistique de la collectivité et des 24 préconisations qui y figurent. Comme l’avait annoncé le président, Pierre Maille, les élus sont invités à se prononcer ce matin sur une délibération-cadre en faveur de la langue bretonne de 2015 à 2020.

Ce matin, le quotidien Ouest-France consacre une pleine page à cette actualité, sous la signature de Christian Gouerou. Il fait également écho à la mini-manif organisée hier soir par Aï’ta devant l’entrée du Conseil général.

France 3 Iroise diffusera également ce midi deux reportages sur cette même actualité.

Je serai enfin l’invité de Clément Soubigou en français et en breton mardi 5 mars, à compter de 18h30 sur France Bleu Breizh-Izel.

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24 janvier 2015

Le cru 2015 des Priziou sur France 3 Bretagne

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C’était l’épreuve du feu ce soir à Locminé pour Mael Le Guennec, le nouveau responsable des émissions en langue bretonne de France 3 Bretagne. Il avait déjà animé la cérémonie des Priziou il y a quelque temps à Saint-Malo, si je me souviens bien. Cette année, c’est lui qui les organisait, et je sais ce que cela représente comme investissement. La photo de groupe des lauréats (© Yannick Derenes) en témoigne : tout s’est bien passé.

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C’était prévisible : Goulwena an Henaff et Yann-Herle Gourves sont des présentateurs parfaitement chevronnés, et le réalisateur Lorenzo della Libera maîtrise. C’est sûr, l’effet n’est pas le même lorsqu’on suit l’événement en streaming que lorsqu’on est dans la salle ou même en différé devant son téléviseur. Mais on peut ainsi le vivre en direct à distance, et ça, c’est un plus. J’ai l’impression qu’on n’a cependant pas beaucoup vu la salle.

C’est donc en plein pays vannetais, à Locminé, que se sont déroulés les Priziou 2015, 18e édition de la cérémonie du même nom. Ils sont désormais présentés comme les prix de l’avenir du breton, mais c’est un peu un effet d'affichage, puisqu’ils sont bel et bien remis pour des réalisations du temps présent.

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Le "brittophone" de l'année

D’ailleurs, Herve Sebille-Kernaudour (© Yannick Derenes), qui a été désigné ce soir bretonnant de l’année (c’est ce qu’on dit en breton : brezoneger) ou brittophone de l’année (c’est le terme qu’on cherche depuis quelque temps à promouvoir), n’a pas manqué de souligner ce paradoxe : il a été primé pour avoir dirigé l’édition d’un dictionnaire du breton du Trégor-Goélo compilé par François Vallée dans… la première moitié du XXe siècle et resté jusqu’à présent à l’état de manuscrit. Il n’en espère pas moins, à raison, que l’ouvrage soit utile dès maintenant et… à l’avenir à tous ceux qui voudront bien se l’approprier.

Étonnements

Comme chaque année, les Priziou 2015 ont révélé leur lot de surprises. Passons sur un ou deux slogans, rituellement énoncés. L'étonnement vient du fait que deux prix ont été attribués cette année à des lauréats dont les initiatives ne manquent assurément pas d'intérêt et qui s'impliquent dans des projets prometteurs. Les Priziou sont pour eux aussi une forme de reconnaissance. Mais on ne peut  éluder une question : comment peut-on attribuer des Priziou  à qui, semble-t-il, n'est pas encore en mesure de s'exprimer spontanément en breton ? Ou bien est-ce à dire que l'évolution sociolinguistique de la Bretagne est telle qu'on ne peut plus faire autrement ? Les organisateurs et le jury devront sans doute mener d'ici l'an prochain une réflexion sur le profil des lauréats qu'ils souhaitent primer.

Autre étonnement : dans la catégorie "collectivités", il n'y avait qu'un seul nominé et donc un seul lauréat. L'explication avancée par le représentant de l'Office public de la langue bretonne ne me convainc pas. Le faible nombre de candidatures est-il vraiment conjoncturel ou le problème ne serait-il pas plus profond ?

Corre Avel     Coz Annie

Des auteurs de talent

Des auteurs de talent ont été primés ce soir.

  • C’est notamment le cas d’Annie Coz, pour son premier recueil de nouvelles, "Bili er mor" [Des galets dans la mer], dont les revues en breton comme Brud Nevez avaient remarqué le talent et la sensibilité au moment de sa sortie.
  • C'est aussi celui du réalisateur Avel Corre, dont le premier court-métrage de fiction, "An dianav a rog ac'hanon" [L'inconnu me dévore] – avec l'actrice Nolwenn Korbel dans le rôle principal - est aussi intrigant que prometteur.

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Les sept lauréats

  • Catégorie "entreprises" : le lunetier Naoned Eyewear à Nantes. Lire sur ce blog un post du 1er octobre 2014, précisément intitulé : Nantes, des lunettes très bretonnes. 
  • Associations : Lusk, maison d'assistantes maternelles à Carhaix, s'adressant en breton aux bébés.
  • Livre de fiction : "Bili er mor" [Des galets dans la mer], d'Annie Coz (éd. Skol Vreizh).
  • Disque chanté en breton : "N'int ket deuet a-benn da ziwrizienañ ac'hanomp" [Ils n'ont pas pu nous déraciner], CD du groupe Rhapsodia (production Paker Prod).
  • Audiovisuel : "An dianav a rog ac'hanon" [L'inconnu me dévore], réalisation Avel Corre, production Tita prod.
  • Collectivités : Musée des marais salants de Batz-sur-Mer.
  • Brittophone de l’année : Herve Sebille-Kernaudour, pour l'édition du Dictionnaire du breton du Trégor-Goélo et de Haute-Cournouaille de François Vallée (éd. Kuzul ar brezhoneg).

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L'animation musicale était assurée par le groupe vannetais Granit 56 (© Yannick Derenes).

Les premiers prix ont reçu de la part de France 3 un trophée imaginé par le peintre Fabrice Thomas, ainsi qu'un chèque de 1 500 € offert par l'Office public de la langue bretonne. Ce dernier a également remis un chèque de 500 € aux 2e et 3e lauréats.

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Les membres du jury

  • Mich Beyer, écrivain
  • Gweltaz Adeux, chanteur et musicien
  • Ronan Postic, représentant de l’Office public de la langue bretonne 
  • Laetitia Fitamant, animatrice de radio
  • Steven Guegueniat, chef d’entreprise, à la tête de l'imprimerie Ouestelio à Brest
  • Trefina Kerrain, salariée dans le milieu associatif
  • Stefan Carpentier, animateur à l'association Div Yezh et écrivain.

Diffusion antenne

Dimanche 24 janvier, à 11 heures, sur France 3 Bretagne. Puis sur le site internet de la chaîne.

19 janvier 2015

Les bons Bretons et les mauvais

Je savais depuis quelque temps qu'il était question de remettre deux nouveaux prix en Bretagne. Il y en a déjà de toute sorte : les Bretons de l'année, le bretonnant (désormais le brittophone) de l'année, l'écrivain breton de l'année, le romancier de telle ville, le meilleur disque, le dizagner, l'agricultrice, l'entrepreneur, la palme d'or, et j'en passe. Il y a même des prix de poésie, heureusement. J'y ai pris ma part et je ne méconnais pas l'intérêt de ces initiatives qui ne vont pas de sitôt cesser de se multiplier.

Les deux nouveaux sont donc le prix de La blanche hermine et le Duguesclin. Ils ont d'abord été annoncés sur le site 7seizh.info. Et voilà que Ouest-France relaie l'information ce matin en page Bretagne - en Pays de la Loire je ne sais pas. Ce qui donne une nouvelle dimension à l'entreprise.

Les deux prix sont présentés comme étant ceux que "la société civile bretonne" va décerner au Breton ou à la Bretonne "ayant le mieux servi ou desservi les intérêts de la Bretagne" en 2014. En fait, "la société civile" doit se contenter de proposer des noms, car ce n'est pas un vote internet : puis le jury disposera et décernera ses prix le 21 février.

Le prix de La blanche hermine

Ce prix fait tout simplement référence à la chanson bien connue de Gilles Servat. J'avais cru comprendre qu'il ne la chantait plus que lorsqu'on le lui demandait - et on la lui demande toujours. Il y est tout de même question d'une armée d'ouvriers et de paysans, de fusils chargés, d'embuscades, de faire la guerre aux Francs, d'une femme en noir, dévouée, attendant le retour de son mari tant que dure la guerre… Je veux bien qu'on soit dans la métaphore. D'ailleurs, les noms le plus souvent cités pour ce prix ne sont pas des jusqu'auboutistes. Mais enfin, il ne serait peut-être pas superflu de préciser un peu quel est le sens d'un prix de La blanche hermine dont les paroles sont celles-là et ce qu'en l'occurrence servir la Bretagne veut dire.

Le prix Duguesclin

Pour ce prix-là, il n'y a aucune ambiguïté. Les organisateurs présentent le petit noble breton né à la Motte-Broons en 1320 comme "l'image même du traître", ajoutant que "cette année, nous n'aurons pas de mal à trouver des traîtres." Là, il y a bien trop de sous-entendus, et c'est ce que je trouve choquant dans l'emploi de cette terminologie.

D'abord, je ne vois pas comment on peut transposer au XXIe siècle des enjeux qui remontent au XIVe siècle : on n'en est plus tout à fait à l'époque féodale, tout de même. Ensuite, la trahison est une notion lourde de sens, et j'observe qu'un membre du jury, apparemment au fait du droit, ne va pas s'associer à la remise de ce prix-là. Que signifie donc aujourd'hui être traître à la Bretagne ? Qu'est-ce que la desservir ? Qui peut réellement en décider, et en vertu de quoi ? Y aurait-il une manière acceptable d'être Breton et d'autres qui ne le seraient pas ? N'est-on pas là en train de réifier la Bretagne ?

Je peux comprendre que ceux qui militent pour le rattachement de la Loire-Atlantique à la Bretagne administrative soient déçus, puisque c'est loin d'être fait. Mais je ne supporte pas l'idée que des Bretons puissent aujourd'hui (et surtout pas dans le contexte du moment) en juger d'autres comme traîtres. Comment peut-on s'arroger un droit de juger sur ce critère-là ? Ça n'a rien à voir avec de l'humour, même décalé. Non, là c'est trop sérieux. Désignez les coupables : on en retiendra un ! Ce n'est pas anodin, ça ! C'est un déni de la pluralité. On peut décerner tous les prix citron que l'on veut, des prix critiques, des prix de désapprobation, pourquoi pas des Gérard de la télé pour rigoler… Mais pas ça, surtout pas ça, pas avec ces mots-là. Qu'arrivera-t-il ensuite à celui ou celle qu'on aura affublé du qualificatif de traître ? Imagine-t-on un seul instant qu'il ou elle aille à Nantes recevoir son prix ? Désigné(e) à une opprobe dont on espère juste qu'elle ne sera pas générale, devra-t-il, devra-t-elle limiter ses déplacements ou ses prises de parole ?

On m'avait dit que la Bretagne était un pays ouvert et terre d'accueil. J'ai de sérieux doutes tout à coup. Je pense qu'on n'en est pas là, mais je préférerais qu'ici personne ne soit accusé de trahison à cause de ses idées. Il y a mille façons d'être Breton. Nous survivrons donc. En breton, on va dire : beo bepred !

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