Le blog "Langue bretonne"

22 août 2016

Le mystérieux auteur allemand de polars bretons passe aux aveux

Bretonische Flut Bannalec JL

Plusieurs sites internet, dont celui de Ouest-France et celui de Unidivers relayent l'information, ce soir : Jörg Bong, alias Jean-Luc Bannalec, a été fait mécène de Bretagne aujourd'hui à Rennes, au siège du Conseil régional de Bretagne.

Jean-Luc Bannalec est le pseudonyme de cet auteur de polars allemand, dont les livres se vendent à des centaines de milliers d'exemplaires et dont l'action se déroule à chaque fois en Bretagne. Il en a été question sur ce blog il y a quinze jours déjà, à l'occasion de la sortie de son cinquième roman en Allemagne, Bretonischer Flut [Marée bretonne], non encore traduit en français.

Du coup, le mystère qui entourait l'identité réelle de Jean-Luc Bannalec est levé. Georg Kremnitz l'écrivait ici même : dans les médias allemands, on pensait en général qu’il s’agissait de Jörg Bong, le directeur de la prestigieuse maison S. Fischer à Francfort. Mais, écrivait-il, il n’y avait ni démenti ni aveu. On peut le dire qu'aujourd'hui : l'auteur de polars est passé aux aveux.

Georg Kremnitz affirmait en outre que les romans de Jean-Luc Bannalec sont une publicité extraordinaire pour la Bretagne. C'est forcément pour cette raison que la région Bretagne a voulu l'honorer par cette distinction de "Mécène de Bretagne" spécialement créée à son intention. C'est bien de l'honorer au nom du tourisme et en raison de la promotion de la Bretagne qu'il assure par ses livres, comme par les téléfilms qui s'en inspirent. Mais n'aurait-on pas pu le distinguer aussi pour ses œuvres, puisqu'un polar c'est tout de même d'abord de la littérature, non ?

Lisons donc les trois enquêtes du commissaire Dupin déjà traduites en français et attendons que les deux dernières déjà parues en Allemagne soient également publiées en français. Il faudra sans doute attendre le printemps 2017. Sauf à lire les polars en VO.

Lire en avant-première l'article de Georg Kremnitz sur le dernier polar en allemand de Jean-Luc Bannalec, Bretonischer Flut [Marée bretonne], sur ce blog.


Un dossier "mauvaises langues" dans CQFD

CQFD 145 couv Mauvaises Langues C

Ce périodique se présente comme un mensuel de critique et d'expérimentations sociales. Rien à voir avec l'abréviation bien connue en mathématique pour signifier "ce qu'il fallait démontrer". D'après Wikipedia, elle est détournée ici pour afficher un axiome en forme de programme : "ce qu'il faut dire, détruire, développer". Ce serait donc un média de la presse alternative, affichant des positions tranchées en lien avec les mouvements sociaux et dont le comité de rédaction est surtout constitué de chômeurs.

Il suffit de le feuilleter pour s'en rendre compte. D'une page à l'autre, le numéro "spécial été" (soit le n° 145, juillet-août 2016) revient sur les événements du printemps dernier à Rennes, sur l'indifférence des Zadistes de Notre-Dame des Landes par rapport au récent référendum, sur le 60e anniversaire de la Révolution espagnole, sur un collectif qui défend le "pinard politique" (?) contre le "vin techno" industrialisé…

Une maltraitance : le français tel qu'on l'impose

CQFD n'est pas du tout rédigé en français de l'Académie. On n'est pas non plus dans les polars d'Auguste Breton, mais si ce n'est pas de l'argot, on n'en pas loin. Ainsi, l'édito s'intitule : "Aimons-nous, bordel !" et on y relève toutes sortes de formulations populaires comme les "condés de France et de Navarre", le "merdier social", "la flicaille"… Ce n'est pas dans mon quotidien régional que je lirais ça. Mais c'est direct et je n'ai pas besoin de traduire. Et ça reste lisible.

Ça tombe bien, car CQFD consacre son numéro d'été à un dossier central de 16 pages (grand format) à ce qu'il présente comme les "mauvaises langues", et c'est ce qui m'a interpellé, vous pensez bien. Elles ont un nom : ce sont le kabyle, le breton, la langue des sourds… Mais le journal s'intéresse aussi à la mémoire des colonisés de Nouvelle-Calédonie et à la novlangue que rabâchent désormais beaucoup de communicants. Il y a dans tous ces articles largement de quoi susciter des débats, mais ça vaut la peine de les lire.

Pour en revenir au parler ou plus exactement à l'écrit de CQFD, le français lui-même a son côté "mauvaise langue", et c'est un Marseillais de grand-père breton et de grand-mère piémontaise, Bruno Le Dantec, qui en témoigne au travers d'une histoire d'amour et de haine à son égard. Le "séparatisme draconien" (?) entre l'oralité et l'écrit est tel que son orthographe et sa grammaire lui paraissent "relever carrément de la maltraitance" à l'égard de tous ceux qui doivent se les approprier : les enfants, les patoisants, les étrangers, soit à peu près tous ceux qui doivent l'étudier ou l'apprendre.

Marseille-1

La neutralisation des accents et du parler marseillais a le même effet à ses yeux, tant et si bien qu'il aimerait créoliser "cette langue de marquise". D'une part, c'est moins facile à faire qu'à décréter, et d'autre part, est-ce que ça ne se fait pas déjà peu ou prou, finalement ?

Vivre au milieu de plusieurs langues

Les biographies langagières de jeunes collégiens marseillais et de leurs enseignantes, polyglottes les unes comme les autres et vivant ou ayant vécu "au milieu de plusieurs langues" conduisent Christine Karman à pointer un paradoxe dont les élus et les décideurs n'ont pas conscience : comment se fait-il, demande-t-elle, qu'on encourage les parents anglophones à parler anglais à leurs enfants alors qu'on incite ceux qui parlent d'autres langues (arabe, turc, swahili, shimaoré…) à s'adresser en français aux leurs ? La réalisatrice Fatima Sissani explique quant à elle que sa mère kabyle avait refusé d'apprendre le français en raison du comportement des Français dans son pays au temps de la colonisation.

CQFD parler breton

Comment donc peut-on parler breton ?

Restait à répondre à une question faussement ingénue par un article dont le titre pastiche celui du livre de Morvan Lebesque et (cela va sans dire) Montesquieu : "comment peut-on parler breton ?" C'est Mathieu Léonard (une plume de longue date de CQFD) qui le fait en deux pages et demi tout de même, illustrées de photos de Martin Barzilai. L'auteur, c'est sûr, a un point de vue et l'article est plutôt dense, mêlant considérations historiques et observations de terrain (avec quelques approximations cependant), sans éluder les sujets qui font débat, tant s'en faut.

L'un d'entre eux a trait à ce qui pourrait être perçu comme une confiscation du breton pour des raisons idéologiques. L'article donne ainsi la parole à un certain Ildut Derrien (un pseudo, nous dit-on) qui "fustige l'instrumentalisation d'une langue réinventée à des fins identitaires". Ce n'est pas la première fois que ça s'écrit : il suffit de se reporter aux analyses que des universitaires et d'autres auteurs ont déjà produites sur la question.

Dans un pamphlet qu'il vient d'éditer, introuvable pourtant chez mon libraire et même sur internet, intitulé "Breizh ma brute, ou comment défendre la langue bretonne sans être nationaliste ?" il explique que le breton était "avant" une langue de paysans et de marins-pêcheurs. "Maintenant, ajoute-t-il, tout est trafiqué, hors-sol. Le néo-breton ne sert que pour une administration artificielle de substitution et pour la galerie identitaire".

Morvan Françoise couv B

Quand Françoise Morvan réapparaît dans le débat…

Ce n'est pas tout. Car l'article oppose par ailleurs les bardes Prosper Proux et Charles Rolland (ce dernier ayant traduit l'Internationale en breton, mais aussi la Marseillaise – quoique la précision ne soit pas fournie) à Roparz Hemon et son "mépris" des dialectes. Le fondateur de Gwalarn est présenté sans ambages comme un "esprit glacial produit par l'élitisme français, [ayant] finalement appliqué une vision très centraliste au breton". Il y en a pas mal qui ne vont pas aimer.

Comme il est fait allusion au livre controversé de Françoise Morvan, "Le monde comme si", il est dans cet article de CQFD une autre déclaration qui ne devrait pas passer inaperçue, puisqu'on la doit à Francis Favereau :

  • "factuellement et sur le fond, dit-il, je suis plutôt d'accord avec Françoise Morvan, mais la polémique intervient à un moment où la plupart des acteurs du breton ne veulent pas revenir sur ce qui a été institutionnalisé depuis longtemps".

Je ne sais pas si, quatorze ans après la sortie de son livre, cette prise de position mettra un peu de baume au cœur de Françoise Morvan, tellement elle a été et est toujours vilipendée et excessivement ostracisée (au point qu'on refuse de débattre avec elle) par presque tout ce qui se revendique du mouvement breton, mais c'est de la part d'une autorité reconnue en matière de langue et de littérature bretonnes reconnaître (avec des précautions) qu'elle posait à tout le moins des questions pertinentes.

On trouve encore des locuteurs de breton (sic)

Les observations que produit par ailleurs Mathieu Léonard corroborent et tirent parti mine de rien des acquis de la recherche (y compris pour ce qui est des statistiques) : "on trouve encore facilement des locuteurs de breton", écrit-il comme si ça pouvait n'avoir pas été le cas. Il en a rencontré plusieurs, de fait, dont les représentations diffèrent à l'égard de la langue qu'ils connaissent :

  • "des piliers de comptoir [ce n'est pas quelque peu péjoratif cette désignation ?] au zinc du bar-tabac du bourg de Guerlesquin" (horribile dictu : Guerlesquin a toujours été une ville), qui évoquent plutôt l'époque de leur jeunesse
  • une lycéenne et de jeunes profs de Diwan, qui s'interrogent sur leur relation à la langue et ce que représente le fait d'être des néo-bretonnants
  • un ancien de la RATP à Paris, revenu à Langonnet, ravi de pouvoir converser, grâce au théâtre, avec des jeunes qui, dit-il, parlent mieux le breton que lui
  • des joueurs et une joueuse de boules à Cavan, convaincus qu'ils ne parlent pas "le vrai breton" : "on n'a pas, disent-ils, le même breton que le breton appris".

Ar brezhoneg eo ma bro-1

Des polarités divergentes

S'expriment dans ces propos pas mal de nostalgie et de regrets par rapport aux politiques qui ont été suivies ou ne l'ont pas été en d'autres temps où, écrit Mathieu Léonard, "les bretonnants ont été à la fois victimes de l'ostracisation de leur langue et acteurs de sa non-transmission". Une forme de lucidité aussi ou de fatalisme, comme on voudra, par rapport à l'avenir : "Maintenant, on ne rattrapera plus le retard !" Et, contradictoirement, une réelle assurance : "nous, les néo-bretonnants, n'avons plus de complexe".

Si ce n'est que ceux qui énoncent ces différents propos n'ont pas le même vécu ni le même rapport à la langue et ne sont évidemment pas les mêmes. Et que personne n'a vraiment de potion magique pour faire se rejoindre des polarités si divergentes. Sauf à ce que, comme le suggère un enseignant de Diwan en conclusion, "la langue refasse le chemin de la transgression". Mais la langue en elle-même n'y peut rien ! Ce n'est qu'aux locuteurs qu'il reviendrait d'assurer une telle transgression. Le deal serait apparemment de ne pas "figer la langue dans des codes qui excluraient et soumettraient certains locuteurs". Là, il y a du boulot, pour de vrai.

Blanchet Philippe-1

Autres précisions

  • On peut également lire dans ce même dossier de CQFD sur les mauvaises langues une interview de Philippe Blanchet, enseignant-chercheur à l'université de Rennes 2, sur son dernier livre : "Discriminations : combattre la glottophobie", qui vient de paraître aux éditions Textuel.
  • Le dessin de couverture du n° 145 de CQFD (ci-dessus) est d'Étienne Savoye.
  • CQFD : en kiosque jusqu'à fin août ou en écrivant au journal : BP 70054, 13192 Marseille cedex. Prix du numéro : 5 €.
  • Certains articles du dossier sont accessibles en ligne. Site internet : http://cqfd-journal.org 

21 août 2016

Beau papier d'Hervé Hamon

On peut le lire chaque semaine dans Le Télégramme dimanche. L'argument de son billet, cette semaine : le 80e anniversaire de l'assissanat du poète espagnol Frederico Garcia Lorca par des miliciens franquistes et dont le corps n'a jamais été retrouvé. Le problème est qu'en raison de la loi d'amnistie de 1977, les poursuites sont proscrites et l'accès aux archives est compliqué.

Puisque ce n'est pas possible à Madrid, une association vient de s'adresser à la justice en Argentine. Car les Espagnols n'oublient pas. Hervé Hamon commente l'initiative avec une justesse impeccable et en quelques phrases fortes :

  • L'amnésie ne se décrète pas
  • La politique de l'oubli n'est pas une politique
  • La mémoire couve, refuse de s'éteindre
  • Tôt ou tard, Garcia Lorca aura le dernier mot.

Cette apologie de la mémoire qui ne peut s'effacer et ce plaidoyer pour l'investigation historique contre les génocides et les tyrannies sont parfaitement pertinents par les temps qui courent. À lire en version papier dans Le Télégramme de ce dimanche, ou en version électronique sur le site du journal.

14 août 2016

Son et lumière estival en plein pays pagan

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La troupe Ar Vro Bagan, bien connue pour ses pièces de théâtre en  langue bretonne, s'est fait une spécialité estivale de spectacles son et lumière en site naturel. Elle peut ainsi investir, selon le cas, le fort de Bertheaume en Plougonvelin, les Korrejou en Plouguerneau ou Menez Ham en Kerlouan. C'est dans celui-ci qu'elle présente cette semaine une des pièces emblématiques de l'écrivain Tanguy Malmanche (1875-1953) : "Ar Baganiz" en version bretonne, "Les Païens" en version française, publiée par l'auteur en 1931.

Observons que si la traduction de "Ar Baganiz" par "Les Païens" n'est pas inexacte, elle reste ambiguë. Un "pagan" est certes un "païen" du point de vue de la religion catholique, et c'est la première traduction qu'en donne Francis Favereau dans son grand dictionnaire bleu du breton contemporain.

Mais il en fournit une deuxième équivalence, pour désigner "une personne du Pays Pagan" avec la précision "région de Plouguerneau", ce qui signifie bien qu'on ne dispose pas en français courant d'un terme synthétique pour la nommer (bien qu'on dise localement "un pagan" ou "les pagan"). Est-ce l'origine de tout un imaginaire relatif au pays pagan, assez bien décrit pour une fois sur la page que lui consacre Wikipedia (sans que soit mentionnée toutefois la pièce de Malmanche) ? 

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Une ordonnance de Colbert contre "la loi de la mer"

J'en reviens à cette dernière. La trame est étrange et s'appuie effectivement sur la réputation des habitants du pays Pagan, sur la côte nord-ouest du Léon, d'avoir été des naufrageurs. Les destins personnels se heurtent à la grande histoire et se fracassent sur elle. Le point de départ de l'intrigue se situe en 1681, sous le règne de Louix XIV, avec la promulgation par Colbert d'une ordonnance de la Marine, mettant tout navire échoué à la côte sous la protection du roi.

La nouvelle réglementation vise à mettre un terme aux us et coutumes en usage en pays pagan (et probablement ailleurs) et à ce que ses habitants considèrent comme ayant de toujours été "la loi de la mer". De cette ordonnance, ils ne tiennent strictement aucun compte, et ce qui devait arriver arriva : dès qu'un bateau anglais fait naufrage, ils se précipitent de nuit comme ils l'ont toujours fait, non pas tant pour sauver l'équipage que pour piller ce qui peut l'être.

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Les coups de galet fatidiques  

Dans la pièce de théâtre, ce n'est pourtant pas du tout pour réprimander les agissements persistants de la population locale qu'interviennent la maréchaussée et les représentants de l'autorité royale. En réalité, un meurtre est commis à coups de galet la nuit du naufrage au domicile même de Sezni Falc'han, le notable (dirait-on aujourd'hui) sans lequel rien ne peut être validé dans le village.

Lui, homme de la mer et de noble lignée, s'est mis en tête de marier sa fille Del au fils du plus riche paysan du quartier, dont elle ne veut pas entendre parler. Classique, me direz-vous. Et la suite l'est tout autant : refusant ce mariage arrangé, elle tombe de fait dans les bras d'un marin anglais rescapé qui entre chez elle comme par hasard et qu'elle reçoit comme le fils de roi dont elle rêvait naïvement.

Ar Baganiz-14

Qui donc est le meurtrier ? Malmanche ayant relaté la scène avec le réalisme qui s'imposait (mais, je vous rassure, on ne voit pas le sang couler lors de la représentation), le spectateur n'a aucun doute sur le déroulé des événements. Le suspense (si l'on peut dire) ne tient qu'à la crédulité des officiers du roi : il est vrai qu'on n'en est pas aux méthodes de la police scientifique ni aux enquêtes minutieuses et circonstanciées auxquelles nous ont depuis longtemps habitués les romans policiers tout comme la presse, le cinéma et les médias.

Le nouveau cours irrémédiable des choses

La confrontation entre celui qui s'accuse d'être le meurtrier et les témoins réels ou supposés apparaît à cet égard tout à fait caricaturale. Mais elle reste crédible pour partie, car Malmanche s'en sert pour décrypter subtilement les enjeux croisés de pouvoir que l'on entrevoit dans le récit : ceux qu'un patriarche veut préserver au sein de la cellule familiale tout comme au sein d'une communauté maritime de goémonniers face à un pouvoir royal dont l'autorité est tendanciellement expansive.

Elle se joue en somme entre traditions et modernités, et j'use à dessein du pluriel dans les deux cas. La condamnation à la pendaison du présumé coupable peut générer de la compassion et de la nostalgie. Elle n'en est pas moins la marque d'un nouveau cours irrémédiable des choses et de la survenue de temps nouveaux.

Le public y assistant à bonne distance, l'interprétation de ce drame en son et lumière et face à la mer est assez bien adaptée au site yout comme à l'horaire des marées et à celui d'une représentation nocturne, si ce n'est peut-être pour les scènes intimistes. Dès qu'il s'agit d'illustrer métaphoriquement telle ou telle séquence, par contre, ou dès que l'action implique des déplacements, la scénographie met en valeur les mouvements, d'autant plus qu'ils se déroulent sur plusieurs plateaux alternatifs par rapport à la scène centrale. L'amplification du son et des bruitages ainsi que les jeux de lumière y contribuent également, d'autant que la pièce est intégralement interprétée en play-back (avec le risque inhérent de quelques microcoupures).

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Un Goulc'han Kervella omniprésent

La mise en scène, signée Goulc'han Kervella comme il se doit, m'a paru un remake assez fidèle du spectacle que je me souviens d'avoir déjà vu sur le même site de Menez Ham dans les années 1980. Dans le rôle principal de Sezni Falc'han, il est lui-même ominiprésent tout au long de la représentation, convaincu de la justesse de son point de vue et le déclamant haut et fort quand il le faut. Plusieurs autres acteurs sont tout aussi convaincants : ceux et celles qui interprètent sa fille Del, la pauvresse Fant censément folle, le marin anglais (parlant très bien le breton et sans doute le français)… Des dizaines de figurants et de techniciens et les gros moyens mis en œuvre par la troupe contribuent à faire de l'ensemble un spectacle agréable et qui peut susciter de l'émotion.

J'ai juste noté quelques anachronismes, par exemple les chaussures très contemporaines que portent certains comédiens. J'ai assisté à la représentation en langue bretonne jeudi soir, et j'aurais aimé suivre l'une des trois autres prévues en français, dont la dernière a lieu ce dimanche soir, pour voir la différence. Tout le monde ne peut certes pas adhérer à cette conception du théâtre ni apprécier la mise en scène. Mais la notoriété d'Ar Vro Bagan est telle parmi les bretonnants (et les autres) que j'ai croisé jeudi des spectateurs venus spécialement de Locronan ou de Baden, dans le Morbihan. C'est dire…

Post-scriptum

  • Le site internet d'Ar Vro Bagan est quelque peu figé et assez peu ergonomique. Surtout, il n'est pas actualisé. Il est suprenant que la page d'accueil (consultée ces jours-ci) annonce toujours un spectacle pour le début de juin dernier, mais absolument pas les représentations de "Ar Baganiz / les Païens" pour ce mois d'août. Quand on repère enfin la page concernant la pièce de Tanguy Malmanche, les informations sur la distribution sont lacunaires.
  • Ne pas se fier à un soit-disant agenda culturel.fr, qui présente Ar Vro Bagan comme un producteur de concerts (sic) et qui mentionne dans son calendrier des dates tout à fait fantaisistes. Le type même d'un site racoleur qui ne prend pas le soin de vérifier les informations qu'il diffuse.

Pour en savoir plus

  • À l'attention des bretonnants, lire dans le récent numéro 313 de la revue Brud Nevez une superbe interview de Goulc'han Kervella et de Nicole Le Vourc'h par Mari Kermareg à l'occasion des 50 ans de la troupe Ar Vro Bagan. Goulc'han y annonce son départ à la retraite, mais il ne semble pas que ce soit imminent.
  • Tous deux reconnaissent franchement que le projet initial prévoyait de ne jouer que des pièces en breton tout comme de s'abstenir de proposer des spectacles à l'intention d’un public de touristes. Nous avons compris plus tard, admettent-ils, que nous devions nous exprimer aussi en français pour être compris de ceux qui ignorent le breton et que nos visiteurs peuvent être des spectateurs aussi perspicaces que quiconque. Quand ça va de soi, c'est beaucoup mieux.

08 août 2016

Polars bretons à succès en Allemagne

Tourisme allemand Bannalec JL 3

S'il est très facile de localiser la commune de Bannalec, près de Quimperlé, dans le sud du Finistère, il est quasiment impossible de repérer qui que soit aujourd'hui qui porte ce patronyme : le site généalogie.com ne recense qu'une seule naissance avec ce nom de famille en France entre 1891 et 1915, et c'est dans le Morbihan. Il n'y a pas plus breton que Bannalec pourtant, et Albert Deshayes en donne le sens dans son Dictionnaire des noms de famille bretons (éd. Le Chasse-Marée-Armen) : Bannalec correspond à une genêtaie, soit un champ de genêts.

Plus de deux millions d'exemplaires

C'est précisément ce patronyme rarissime qu'a choisi un écrivain de langue allemande, adossé à un prénom tout à fait ordinaire, celui de Jean-Luc, pour publier des romans policiers à succès dont l'action se déroule à chaque fois en Bretagne. Dans ces polars, le commissaire Dupin réussit très bien à dénouer les intrigues qui se présentent à lui.

Mais personne n'a encore réussi à identifier réellement l'auteur qui se cache sous le pseudonyme de Jean-Luc Bannalec. Quelques indices devraient pourtant faciliter la tâche d'un bon détective : il écrit en allemand, et il semble bien connaître la Bretagne, sa topographie, son climat et ses arcanes. Son éditeur français dit de lui qu'il a trouvé sa seconde patrie dans le Finistère sud. Il se dit et s'écrit cependant qu'il sollicite le Comité régional du tourisme en Bretagne pour se documenter – ce qui n'est pas critiquable en soi. En échange de quoi, le même comité consacre une page au commissaire Dupin sur la version en allemand de son site Tourisme Bretagne (photo ci-dessus) !

Bannalec été Pont-Aven

Quatre titres avaient déjà été publiés en Allemagne, où ils ont connu un succès phénoménal : il s'en serait vendu plus de deux millions d'exemplaires ! Trois ont été traduits en français :

  • Étrange printemps aux Glénan
  • Les marais sanglants de Guérande
  • Un été à Pont-Aven.

Deux ont également été publiés en anglais. Il est un autre signe qui ne trompe pas : la chaîne allemande ARD est venue tourner en Bretagne des téléfilms adaptés des livres de Jean-Luc Bannalec. Les tournages ont eu lieu au printemps dernier entre Concarneau, Douarnenez et l'île de Sein, à partir des deux derniers titres publiés en allemand : Bretonischer Stolz [Fierté bretonne] et Bretonischer Flut [Marée bretonne].   

Ce dernier titre est donc le cinquième. Georg Kremnitz m'a signalé depuis l'Autriche qu'il venait de le lire dans sa version originale en allemand et qu'à son avis ce policier est bien écrit, et avec beaucoup de sympathie pour la Bretagne. Du coup, je lui ai demandé s'il ne pouvait pas en rédiger un compte-rendu de lecture pour ce blog. Le voici donc en avant-première. Car, sous réserve de confirmation, le livre ne devrait pas paraître en traduction française avant 2017. Les lecteurs francophones devront donc patienter un moment, sauf à pouvoir lire l'allemand dans le texte.

Bretonische Flut Bannalec JL

La nouvelle Marée bretonne de Jean-Luc Bannalec

Au bon moment pour les vacances vient de paraître en Allemagne Bretonische Flut [Marée bretonne] sous la plume de Jean-Luc Bannalec. Il s'agit d'un roman policier qui se déroule en Bretagne et dont le héros est le commissaire Dupin. Muté de Paris, il a déjà résolu quatre affaires difficiles dans la région. Ce genre de roman, mettant en scène les régions françaises, semble être à la mode en Allemagne : j’en ai lu plusieurs, de qualité assez inégale d’ailleurs.

Ce qui fait le charme particulier de ce livre c’est que l’auteur connaît vraiment bien la Bretagne et que les divers épisodes fournissent au lecteur une bonne introduction aux particularités du pays, sur le plan culturel, historique et même politique : c’est presque une petite encyclopédie qui se lit agréablement.

Ni démenti ni aveu

C’est d’autant plus remarquable que l’auteur ne semble pas être Français. Dans les médias allemands, on pense en général qu’il s’agit de Jörg Bong, le directeur de la prestigieuse maison S. Fischer à Francfort, mais il n’y a ni démenti ni aveu. De toute façon, le texte original est allemand, avec des citations en breton.

Il va sans dire que le commissaire Dupin est un peu spécial : il se nourrit avant tout de café noir et il a peur des bateaux. Il ne travaille pas seul : il est entouré d’une équipe d'autochtones, tous des Bretons et Bretonnes convaincus, qui le mettent à l’abri des impairs qu’il pourrait commettre. Marée bretonne se déroule entre Douarnenez, l’île de Sein et Porspoder – normalement le commissaire est en poste à Concarneau.

Outre les acteurs humains du roman, ce sont les éléments qui tiennent les rôles principaux : l’Océan atlantique, les îles, la météorologie bretonne, sans oublier le versant culinaire. Le commissaire étant très sensible aux manifestations de la nature, l’auteur réussit des descriptions de phénomènes naturels extraordinaires, déterminantes pour le déroulement du roman.

Une publicité extraordinaire pour la Bretagne

Son enquête serre de près ses intuitions, suite à la survenue d'événements météorologiques par exemple. C’est en même temps une publicité extraordinaire pour la Bretagne, d’autant plus qu’elle renonce aux exagérations professionnelles qui rendent la lecture des prospectus touristiques en général si indigestes.

Le récit commence par un meurtre commis dans la criée du port de Douarnenez. L’intrigue se développe ensuite à l'occasion de nombreux déplacements entre la terre ferme et les différentes îles qui entourent la partie la plus occidentale de la côte atlantique. Le commissaire est entouré de pêcheurs, d'agents du Parc naturel marin d’Iroise, mais aussi d’un gamin très observateur… Les deux premières victimes sont des femmes : la première est l'une des rares femmes patron-pêcheur, l’autre est une spécialiste des dauphins qui évoluent au large des côtes.

L’enquête prend une première direction, qui sera suivie d’une autre et ainsi de suite. Le lecteur se familiarise ainsi avec les difficultés de vie des pêcheurs artisanaux, face aux grands groupes qui ne se soucient guère de préserver l’équilibre fragile des milieux naturels.

Le vrai plaisir de la lecture n’est pas l’intrigue policière : elle est solide et rondement menée, avec pas mal de critique sociale et surtout écologique, mais aussi avec une ironie qui rend la lecture agréable. Mais les forces de la nature, celles de l’océan surtout, sont constamment présentes et jouent un rôle décisif à plusieurs reprises. Cette beauté sauvage donne au roman un air particulier. On sent que l’écrivain est un amateur lucide de l’environnement.

À la fin, l’intrigue prend comme il se doit un tournant inattendu. Mais – et cela représente un autre atout du roman - elle se termine surtout par des questions qui restent en suspens et qui de cette façon ne suivent pas les règles « normales » du genre.

  • Georg Kremnitz
  • Oberwaltersdorf
  • 17 juillet 2016

Kremnitz Wien-1

Georg Kremnitz (photo) est un éminent universitaire, professeur émérite de l'université de Vienne, où il a enseigné de 1986 à 2012. Ses recherches concernent notamment la sociologie de la communication, la sociolinguistique et la sociologie des langues dominées. L'Histoire sociale des langues de France (parue aux Presses universitaires de Rennes et dont il a été question sur ce blog) a été publiée sous sa direction. Il prépare en ce moment une contribution sur les langues en France pour un manuel qui devrait paraître sous le titre de "Weltsprache Französisch" (le français, langue mondiale). Et il lit donc aussi des polars.

Pour en savoir plus :

  • Jean-Luc Bannalec, Bretonische Flut [Marée bretonne]. Cologne, Kiepenheuer & Witsch.
  • Les trois romans de Jean-Luc Bannalec qui ont été traduits en français sont parus aux Presses de la Cité. Ils sont également disponibles en poche chez Pocket ou sous forme d'e-book.
  • Voir, par exemple, le site de la librairie Dialogues en ligne.

05 août 2016

Vous avez dit : Melting PotatoZh ?

Melting Potatozh-1

C'est en passant devant une aire de camping-car il y a quelques jours que j'ai découvert ce joli petit food-truck (comme il se présente) dont l'enseigne m'a forcément interpellé : comment donc peut-on utiliser le digramme emblématique de l'orthographe quasi-offcielle du breton pour marquer le pluriel de "pommes de terre" en anglais ? J'ai aussitôt pris une photo par téléphone. 

Feel good in Breizh

C'est à l'occasion des fêtes martimes de Brest 2016 qu'a eu lieu le lancement de "Melting potatozh" : petite camionnette turquoise, une femme à bord, proposant diverses recettes de pommes de terre fondantes, au beure et dés d'épaule (bio, comme il se doit), aux rillettes de thon et tomache séchée (comme à Concarneau) ou encore façon andouille raclette…

Avec des slogans aguichants :

  • Pour avoir la banane, manger des patates
  • Se donner la patate quand le soleil est au rendez-vous
  • Sea, PotatoZh and sun
  • Feel good in Breizh

 

Potatozh logo

Des zh partout !

J'en reviens donc à l'enseigne de la camionnette : "Melting potatozh". J'ai demandé à la cuisinière en chef, Muriel Letty, le pourquoi de ce "zh", là où on s'attend à un très classique "potatoes". Sa réponse : parce que les Bretons mettent des "zh" partout ! Of course. Il est vrai qu'avec avec ce "zh" final la prononciation se rapproche plus ou moins de celle de "potatoes". D'ici à ce que les Anglais adoptent notre "zh" national (bien que ne faisant pas l'unanimité)… C'est dingue. C'est en tout cas une façon de se faire remarquer. La preuve.

"Food truck" – et ça c'est c'est une chose sûre - c'est de l'anglais, et ça veut bien dire ce que ça veut dire : cet été, la camionnette se promène selon les jours à Brest, du Trez-Hir à Lampaul-Plouarzel et à Landunvez, ou ailleurs, là où il y a des campings ou des aires de camping-cars. Pour savoir où elle s'installe ou pour l'inviter chez vous (pourquoi pas ?), repérez son téléphone en cliquant sur la photo, ou consultez sa page Facebook : https://www.facebook.com/MeltingPotatoZh/

Posté par Fanch Broudic à 23:06 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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