Le blog "Langue bretonne"

14 mai 2017

Les paysans de l'Altiplano : un beau carnet de voyage bilingue

La Isla del Sol, war lenn Titicaca, e Bolivia-2

C'est une belle réalisation graphique et un ouvrage séduisant que l'auteur, Herve Yaouank [Hervé Le Jeune], et l'éditeur, Keit vimp bev, ont publié il y a déjà un moment sous le titre "Pachamama". De format 210 x 230 relié par une spirale, il laisse ses pages s'ouvrir vers le haut, tel un calendrier, pour faire apparaître chaque peinture dans sa splendeur. 

Le livre se présente concrètement comme un carnet de voyage sur les hauteurs de l'Altiplano, en Bolivie et en Argentine. Il est essentiellement constitué des aquarelles colorées qu'Herve Yaouank a peintes sur place et qui occupent presque tout l'espace du livre. Dans des tons verts le plus souvent, ocres, gris, elles représentent des paysages impressionnants, des visages marqués d'hommes et de femmes, des épis de maïs, des graines – et ce n'est pas anodin pour le propos. Photo ci-dessus : La Isla del Sol" sur le lac Titicaca, en Bolivie.

La Pachamama, la femme et la vie

On pressent que la vie n'est pas si facile à 2 500 mètres d'altitude pour ces familles de paysans, qui cultivent le maïs et le quinoa, ainsi que la feuille de coca. Mais ils ne sont pas hors les débats de société ni à l'écart de la modernité, puisqu'ils vendent leurs semences par internet.

Pachamama est une divinité des Andes perçue là-bas comme étant à l'origine de la vie et, précise Herve Yaouank, "de l'équilibre harmonieux et des échanges au sein du cosmos". C'est de toute évidence ce qui l'a attiré là-bas : il est parti à la rencontre des paysans sud-américains qui œuvrent pour le maintien d'une agriculture aujourd'hui menacée par les multinationales.

La démarche est dans l'air du temps. L'auteur ne cite ni le nom de Monsanto ni celui d'autres firmes, mais on sent bien qu'il les a en aversion. Il fait a contrario l'éloge des petites fermes qui persistent à utiliser des semences traditionnelles bien adaptées à leur milieu et qu'il n'y a aucun besoin de modifier génétiquement. De fait, dans la culture andine, c'est la femme qui représente la Pachamama et c'est elle qui doit semer les graines pour garantir leur fertilité.

Pachamama 2

Une version bretonne décalée

Le texte est sobre et dit l'essentiel pour contextualiser les illustrations. Mais si l'illustration est attrayante, l'écriture serait presque décevante. Le français est lisible et compréhensible, en dépit de diverses formulations stéréotypées et de fautes d'orthographe. Il n'en est pas de même de la version bretonne. Je suis navré de le souligner, car Herve Yaouank a tout l'air de quelqu'un de sympathique et de volontaire (il a appris le breton dans un cadre scolaire et tenait à proposer son récit en breton), et sa démarche est estimable. Comme les versions bretonne et française sont publiées en regard, quand on lit l'une, on est donc tenté de lire l'autre, et l'on découvre qu'elles ne disent pas exactement la même chose. Les sous-titres en couverture l'illustrent parfaitement :

  • En français : Démarches paysannes sur l'Altiplano.
  • En breton : Labour-douar hengounel en Altiplano. Ce qui ne peut vouloir dire que : Agriculture traditionnelle en Altiplano. C'est banal et ça ne dit rien des démarches paysannes que notifie le texte français, c'est frustrant.

Le texte breton est décalé par rapport à la VF. L'auteur fait appel à la néologie, mais méconnaît de simples mots du vocabulaire de base. Il connaît certes le breton, mais ne paraît pas le maîtriser tout à fait au niveau requis pour une telle publication, au point de multiplier les contresens, les imprécisions, les formulations improbables… Je ne lui fais pas de reproche, mais j'avais déjà écrit lors de la souscription que le texte breton était perfectible.

À propos des "semences"

Juste un exemple, à partir du terme "semence" qu'on rencontre tout au long de la VF, à juste titre puisqu'il s'agit de la problématique de fond de ce carnet de voyage. Mais en breton Hervé Yaouank n'utilise que le mot "greun", dont le sens premier est "grain" (voir les dictionnaires français/breton de Favereau et de Ménard). Or, si l'on peut semer des graines, tout le grain (de maïs, de blé ou de tout ce qu'on veut) n'a pas vocation à être semé, puisqu'on peut l'utiliser en cuisine, pour la nourriture animale, dans l'industrie, etc.

Il existe bien un terme courant en breton tant pour le français "graines" que pour "semences" : c'est "had", pluriel "hajou" ou "hadou", singulatif "hadenn". H. Yaouank n'utilise jamais le substantif, peut-être deux fois le verbe "hadañ", pour "semer", ainsi qu'une fois "plañtañ" [planter], à tort. Le breton aussi est capable de précision, et l'éditeur aurait dû être bien plus professionnel et plus vigilant sur ce point, d'autant que c'est la première fois que "Keit vimp bev" publiait un ouvrage bilingue.

Il n'en reste pas moins que "Pachamama", d'un point de vue visuel, est un bel objet, que valorise l'impression sur papier brillant et qu'il témoigne d'un engagement citoyen. Le projet a bénéficié du concours de diverses collectivités publiques et d'une campagne de financement participatif.

Herve Yaouank, Pachamama, Ed. Keit vimp bev, 48 p. En version bilingue, breton  et français. Toujours disponible en librairie.

Herve Yaouank est graphiste et designer indépendant. Son site perso : https://sites.google.com/site/herveyaouank/

 

Karnedou beaj - 3   Karnedou beaj - 2   Karnedou beaj - 5

 

Des voyageurs étonnants

Brest vient de vivre trois jours au rythme de son 8e Festival du carnet de voyage, intitulé "Ici et ailleurs" et organisé par l'association Enki. Plusieurs dizaines de carnetistes se sont retrouvés au Quartz, dans une formule plus aérée que celles des éditions précédentes.

On n'est pas à Saint-Malo, mais ce sont tout de même des voyageurs étonnants. Ils proposaient des originaux, des cartes postales, des tableaux, des albums, des récits… Il y en avait sur presque tous les pays du monde. Et s'ils prennent le temps d'échanger avec leurs visiteurs, ils n'arrêtent pas de dessiner et d'écrire, même sur leur stand. Et j'ai pu converser en breton avec Patrick Hervé (ci-dessous, à droite) et son fils (ci-dessus au centre) !

Karnedou beaj - 4   Karnedou beaj - 1


07 mai 2017

Quel talent, ce René Perez

Perez René Goélands Gouel

Dans Le Télégramme, il n'est pas le seul spécialiste du jeu de mots, ni le seul à se positionner sur le registre de l'humour. Mais dans le genre, René Perez, il est le plus fort. On ne l'arrête jamais.

La preuve, ce dimanche, dans son clin d'œil hebdomadaire, illustré comme d'hab d'un dessin de Nono, qui à chaque fois en rajoute une couche. Vous avez vu le titre ? "Pas de Gouel Breizh pour le goéland." Au début, je me suis demandé où il voulait en venir. J'ai vite compris : il voulait juste rapprocher deux faits concomitants :

  1. Le prochain déroulement de la Fête de la Bretagne, dont il n'ignore pas qu'elle s'appelle "le Gouel Breizh en breton". Il sait même, René (qui pourtant n'est pas très bretonnant) que le mot "gouel" est masculin en breton : bravo !
  2. Les goélands seraient en voie de raréfaction (je n'en ai pas trop l'impression, mais je ne passe pas mon temps à les compter). Or le goéland, affirme-t-il, est un animal symbolique de la Bretagne…

Car, dans sa tête à René Perez, la première syllabe du mot "goéland" et le "gouel" breton sont homophones (ne vous trompez pas de mot). Et s'il y a homophonie (encore une fois, ne vous trompez pas), ils se prononcent (presque) pareils. À partir de là, il n'est pas difficile pour un esprit à vif comme le sien de disserter allègrement sur l'actualité (y compris l'élection du jour) sur le mode du coq-à-l'âne. C'est réjouissant, et c'est même étourdissant.

L'éminent journaliste signale à juste titre que le goéland ne pense qu'à bouffer. En tant que grand spécialiste de la vie brestoise, il aurait carrément dû dire que c'est une gouelle. Oui, je sais "goéland" est masculin et "gouelle" est féminin, c'est comme ça. Mais vous savez bien ce que c'est, une gouelle : quelqu'un qui ne pense qu'à manger tout ce qu'il trouve à portée de main.

À lire intégralement en page 9 du Télégramme dimanche ou en ligne sur le site internet du quotidien.

Posté par Fanch Broudic à 11:25 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , ,

05 mai 2017

Présidentielle : points de vue en langue bretonne divergents

Un lecteur de ce blog m'écrit en breton pour me signaler quelques articles parus sur différents supports concernant l'élection présidentielle (voir ci-après). Cela n'invalide pas mon analyse précédente : on ne trouve vraiment pas grand-chose en breton sur internet ni dans la presse sur les enjeux de cette élection 2017. Et – ce n'est pas une surprise – des points de vue divergents.

Petite revue de presse 1

Kannadig Imbourc'h 100

Dans le bulletin certes confidentiel des intégristes bretons, le numéro 100 de "Kannadig Imbourc'h", T. Gwilhmod fait observer que Marine Le Pen est "une nationaliste française qui ne reconnaît pas les droits de la Bretagne". Mais il emprunte allègrement la terminologie du Front National pour présenter Emmanuel Macron comme le candidat de l'UMPS, en qui on ne saurait avoir confiance en raison des "vilenies" [falloniajoù] qu'il énonce, écrit-il, à l'encontre de "l'institution naturelle de la famille". Pour être exprimés en breton, ces propos n'en rappellent pas moins ceux de "La manif pour tous" et du lobby très conservateur "Sens commun".

Kevre Breizh 2

À l'exact opposé, les fédérations culturelles et linguistiques réunies au sein de Kevre Breizh ont publié un communiqué bilingue précisant qu'elles "rejettent toute forme d’exclusion, de discrimination, de xénophobie et de racisme [et qu'elles] militent activement pour la reconnaissance de toutes les langues et de toutes les cultures." Le Kevre appelle à mettre un bulletin Macron dans l’urne et à faire ainsi barrage à Mme Le Pen qui cherche à "imposer une identité nationale mythique excluant la diversité des langues et des cultures constitutives de la République française".

Petite revue de presse 2

Alors que les Bretons et les bretonnants sont des citoyens comme les autres, Ya!, le seul hebdomadaire en langue bretonne, n'a pour ainsi dire assuré aucune réelle couverture de l'élection présidentielle, comme si elle ne les concernait pas.

Le Peuple breton logo

Aucun article en breton non plus sur l'élection (mais il y en a en français, dont la couverture sur "le prochain monarque") dans le dernier numéro (avril) du mensuel "Le peuple breton", organe de l'UDB. Mais sur le site du journal, Maxime Touzé vient de publier un point de vue qui est cependant présenté comme étant personnel : il reconnaît avoir "quelque peu oublié" ce qu'est le FN, tout en reconnaissant qu'il est "le parti de la haine". "En tant que Breton je suis opposé à ses idées et ses valeurs", ajoute cet enseignant qui se demande encore comment il a pu renvoyer Macron et Le Pen dos à dos. Il va finalement voter Macron, mais "à contrecœur".

Lire ci-après le courriel (en breton) de Jeremi Kostiou

Rappel

Retrouvez mes tweets en breton sur @FanchBroudic ou #brezoneg

Un pavé breton sur les urnes !?

Amañ n'eo ket - 1

J'ai pris cette photo ce matin sur un panneau officiel devant une mairie au nord de Brest. L'affiche a été collée sur celle, lacérée, de l'un des candidats du 2e tour. Sur un fond gris un peu livide, elle présente un dessin et un slogan.

Le dessin est celui d'une urne électorale ornée d'un drapeau français, sur laquelle tombe un pavé de granit qui est lui aux couleurs du drapeau breton, en vue de la faire exploser. La métaphore est violente et hautement symbolique : il s'agit de s'opposer au déroulement d'un processus électoral.

Un slogan explicite

Le slogan n'est pas banal non plus : "AMAÑ N'EO KET BRO-C'HALL / BEVET BREIZH DIEUB !" Vous avez deviné que c'est en breton, et vous ne savez pas ce qu'il veut dire ? Traduisons donc : "Ici ce n'est pas la France / Vive la Bretagne libre !" Tout un programme.

L'affiche n'est pas signée, et je me disais déjà qu'elle devait émaner de quelque groupuscule breton d'extrême-droite. Pas du tout. Il ne m'a pas fallu chercher longtemps sur internet pour découvrir sur plusieurs sites, dont celui de 7seizh.infos, qu'elle a été conçue et diffusée par "La gauche indépendantiste bretonne" qui, nous dit-on, "ne donne jamais de consigne de vote aux élections présidentielles françaises". Soit. L'explication de texte se veut encore plus explicite : "Notre libération nationale et sociale en tant que peuple breton ne trouvera jamais sa place dans ces urnes là". Mais si ce n'est pas dans les urnes, ce sera comment ?

Se déclarer pour l'indépendance de la Bretagne est un choix, et je ne le partage pas. Mais si, en plus, il faut pour y parvenir fracasser les urnes et dynamiter un processus électoral, très peu pour moi. La démocratie, me semble-t-il, ne s'exprime pas de cette façon-là.

04 mai 2017

Manif à Brest

Brest 2017 - 1   Brest 2017-2 - 1

1500 personnes se sont retrouvées ce soir place de la Liberté à Brest pour dire non au FN. Un appel avait été lancé par diverses personnalités du monde de la culture, du sport, de l'économie, de la médecine, ainsi que par des élus…

Posté par Fanch Broudic à 22:59 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : ,

02 mai 2017

Présidentielle : je prends position, sur Twitter

Oui, je prends position publiquement, et c'est la première fois que je le fais. Je le fais comme l'a fait le monde de la recherche la semaine dernière et comme le fait celui de la culture aujourd'hui un peu partout en France.

J'ai choisi de le faire en breton, puisque c'est une langue dans laquelle je m'exprime. On me demandera pourquoi. Et pourquoi pas ? Il fut un temps où les campagnes électorales en Basse-Bretagne se menaient en breton aussi : ce temps est désormais révolu. Il suffit de faire une recherche sur internet : on ne trouve quasiment rien en breton sur Marine Le Pen et encore moins sur Emmanuel Macron.

Est-ce à dire que les Bretons bretonnants ne se sentent pas concernés par la présidentielle ? Personne, apparemment, ne juge utile d'utiliser le breton pour critiquer Marine (puisque c'est ainsi qu'elle voudrait qu'on l'appelle) et il y a pourtant largement de quoi faire. Ni pour se dire d'accord ou pas avec Macron.

Skarza Le Pen, Voti Macron

J'ai donc décidé d'ouvrir un compte Twitter, sur lequel je ne vais m'exprimer qu'en breton. J'exprime mon point de vue en quatre mots : Skarza Le Pen, Voti Macron. Vous devinez presque ce que je veux dire, même si vous ne connaissez pas le breton : battre le Pen, voter Macron. Je ne vais pas me lancer en politique. Mais je considère qu'on ne peut pas tergiverser davantage par les temps qui courent : Arabad chom da dortal pelloh !

Je brocarde les positions de Marine Le Pen, j'analyse celles d'Emmanuel Macron.

Quelques tweets sont déjà en ligne depuis cet après-midi. Je poursuivrai jusqu'au 2e tour. Ensuite, je verrai.

Pour accéder à ces tweets : @FanchBroudic et #brezoneg

Posté par Fanch Broudic à 17:29 - - Commentaires [1] - Permalien [#]
Tags : , , , , , ,