Le blog "Langue bretonne"

25 août 2015

Un brasseur sachant brasser…

Ollivier Gwenole-9

On compte déjà de multiples brasseries en Bretagne, au point que certains la présentent désormais comme l'autre pays de la bière. Il s'agit généralement de brasseries micro ou artisanales qui ne peuvent évidemment pas rivaliser avec les grandes marques, mais plusieurs ont réussi à se faire un nom et une clientèle d'amateurs éclairés. La petite nouvelle ne passe pas inaperçue.

Elle s'appelle D'istribilh (suspendu, en breton) et elle s'est installée en plein cœur du pays de Léon, dans la campagne de Plouider, tout près d'une source d'eau de qualité. Le porteur du projet est Gwenole, de son prénom, Ollivier, de son patronyme. Il est fils d'André, un des meilleurs comédiens de la troupe Ar Vro bagan, et de Maryvonne, qui travaille dans le secteur de l'édition pédagogique en breton.

Gwenole était à la recherche d'un financement pour développer sa petite brasserie. Faute d'une autre solution, il s'est tourné vers le financement participatif sur la plateforme Ulule. À la mi-juillet, il a mis en ligne une vidéo pour présenter son projet. Pas de surprise pour qui le connaît : la vidéo est en breton, sous-titrée en français. Ce n'est pas si courant.

Elle ne dure que 2'10, mais elle est pêchue et donne envie. Le scénario a été parfaitement conçu et écrit dès le départ :

  • Gwenole en acteur unique, interprétant une histoire toute simple en apparence, celle d'un œnologue, qui n'est autre que lui-même, ayant fait le tour de France et (presque) le tour du monde des caves et des vignobles, et atteint ces derniers temps du mal du pays
  • une mise en images façon clip
  • des sketches en cascade
  • un récit à une voix, qui est également celle du néo-brasseur
  • une bonne dose d'humour et de l'autodérision à propos d'expériences antérieures, pas toujours réussies.

Ollivier Gwenole-7

Le résultat est bigrement efficace et génère tout un courant d'empathie. Le site n'indique pas combien de clics a suscité la vidéo, mais on sait qu'elle a déclenché 617 engagements de contributeurs au moment précis où j'écris. Alors que l'objectif initial était de collecter 9 500 €, ce sont plus de 21 000 € qui l'ont été à ce jour, soit un taux de 224 % ! Une belle performance. L'objectif est désormais d'atteindre les 300 %. Le jeune brasseur s'est fixé de nouveaux objectifs : acheter de nouvelles cuves, des tireuses à bière, un concasseur, une pompe brassicole, etc. Il lui reste une douzaine de jours pour y parvenir. Sur la page d'accueil, il se demande : "est-ce bien raisonnable ?" Vu comme ça, ça paraît jouable.

Et la bière dans tout ça ? Quand je suis passé à la brasserie il y a quelques mois, j'ai pu en goûter deux, bien agréables : la "Fresk", une blanche, et la "Melen", une blonde (comme l'indique son nom). Car chacune a son nom breton, et chaque cru est accompagné d'un proverbe d'usage courant. Par exemple, pour la "Melen", "Yec'hed d'an holl, hemañ zo 'vont da goll" : "santé à tous, il n'y en aura plus bientôt ". Le même proverbe figure sur le logo de la brasserie, mais avec une coquille : "emañ" au lieu de "hemañ". Une autre petite remarque, tant qu'à y être : l'article en breton paru dans le numéro 306 de la revue Brud Nevez n'est pas mentionné dans la revue de presse, il est pourtant très bien !

La blonde aujourd'hui s'appelle la "Ribin" (sentier de traverse), et l'ambrée c'est la "Riboul" (au sens propre, un circuit", par extension "la piste"). Une nouvelle bière vient de sortir : la "Mehodall" (ivre mort). Tout un programme, n'est-ce pas ? Le brasseur la présente comme étant 100 % Nord-Fi (autrement dit, Nord-Finistère), produite à partir de matières premières du coin, sans adjonction de produit chimique.

Mais n'oubliez pas de visionner la vidéo dont j'ai parlé : ce n'est pas comme la bière, on peut la déguster sans modération. Ça se passe à l'adresse suivante : http://fr.ulule.com/brasserie-distribilh/ Vous apprendrez aussi sur le site qu'une grande fête d'inauguration est prévue à la brasserie le 12 septembre.

D'istribilh


20 août 2015

Georges Cadiou, la gauche et la question bretonne

Cadiou Georges 3b

Lui, c'est un Breton et, c'est sûr, un Breton de gauche. C'est en séjournant à la Martinique qu'il a découvert la Bretagne et le combat anticolonialiste. En région parisienne, il reste une dizaine d'années dans la mouvance communiste, avant de rejoindre l'UDB bien plus tard et de la quitter à son tour. Mais pas question pour lui de basculer de l'autre côté du spectre politique : il reste ferme dans ses convictions d'homme de gauche.

Il le dit dans un essai paru dans un format de poche au printemps dernier, intitulé "La gauche et la revendication bretonne." C'est une sorte de panorama des positions que prennent des forces ou des personnalités qui vont – comment dirait-on aujourd'hui ? – de la gauche radicale à la gauche molle, et tout cela tout au long d'une histoire que l'auteur fait démarrer en 1789 et qui se termine provisoirement dans la perspective des prochaines élections régionales. L'histoire s'écrit au jour le jour, n'est-ce pas ?

Georges Cadiou a beaucoup parlé dans sa vie, puisqu'il a été journaliste de radio, et il a déjà beaucoup écrit, dans la presse papier, des livres – de sport surtout -, mais aussi des ouvrages en rapport avec la Bretagne, ne serait-ce que "L'hermine et la croix gammée", qui a d'ailleurs donné lieu à un documentaire. Son nouvel opus paraît avoir été rapidement écrit et la lecture n'en est pas si agréable.

Il présente l'intérêt de s'appuyer sur de multiples lectures et de fournir un grand nombre de citations, presque trop, et si certaines sont référencées en note, bien d'autres ne le sont pas du tout ou de manière incomplète. L'auteur multiplie par ailleurs les détours et les digressions, donnant l'impression de sautiller en permanence d'une association d'idées à l'autre.

 

Cadiou Georges

Un certain sentiment breton

Les premiers chapitres posent une double question : qu'est-ce que la gauche ? qu'est-ce que l'idée bretonne ? Le questionnement est pertinent, mais les réponses fournies sont plutôt basées sur une approche historique et subjective, bien plus que sur des concepts. La définition de ce que serait une "idée bretonne" paraît comme une tâche ardue, pour ne pas dire impossible, car sur les quatre pages de ce chapitre, plus de deux traitent en fait de l'idéologie française et de la multiplication du nombre des États à travers le monde de 1914 à aujourd'hui.

Au bout du compte, mis à part quelques considérations sur les nations d'Ancien Régime, on croit comprendre qu'il s'agit d'identité bretonne, mais celle-ci ne serait rien si elle n'est pas corrélée à un certain "sentiment breton". Ce n'est pas une formulation un peu impressionniste, ça ?

D'un chapitre à l'autre, on croise des personnalités qui ont fait l'histoire. On navigue entre les débats, les polémiques et les divergences qui ont marqué l'histoire de la gauche singulièrement. On rencontre au fil des pages Marx et Proud'hon, Jaurès, Tanguy-Prigent, Marchais, Rocard… De nombreux Bretons sont cités, forcément : Charles Brunellière, Marcel Cachin, Yann Sohier, Yves Person… Armand Keravel aussi, à de multiples reprises sur deux ou trois lignes à chaque fois, mais ce n'est pas encore cette fois-ci que l'on met en évidence le rôle central qu'il a joué de 1944 jusqu'autour de 1990. L'auteur souligne par contre celui des Bretons émancipés dans la région parisienne avant-guerre ou celui de l'UDB depuis sa création pour "replacer l'idée bretonne à gauche".

Les véritables défenseurs de la Bretagne et les autres

Ceux qui l'ignoreraient apprendront anecdotiquement que Lénine a séjourné quelques mois à Loguivy-de-la-Mer, près de Paimpol, à l'été 1902, ce qui n'a été déterminant ni pour lui ni pour la Bretagne. G. Cadiou se réjouit des petites piques qu'il place ici ou là, par exemple à l'égard du PSU ou des maoïstes. Certaines lacunes sont gênantes. Je ne prends qu'un exemple, concernant la pensée d'Émile Masson : une ligne à peine pour évoquer la revue Brug qu'a effectivement créée ce dernier en 1913, des sources qui se limitent au volume édité par Jean-Yves Guiomar il y a quarante-trois ans, aucune allusion au colloque qui s'est tenu à Pontivy en 2003 et dont les actes ont pourtant été publiés.

Le nouveau livre de G. Cadiou n'est pas sans intérêt. Mais je suis tenté de dire qu'abondance de citations ne vaut pas analyse : on se demande bien ce que l'auteur veut prouver. Les prochaines élections régionales doivent se jouer, affirme-t-il, sur les axes principaux qu'il énonce comme étant "les trois points de césure entre les véritables [je mets le terme en italique] défenseurs de la Bretagne et les autres", à savoir les pouvoirs du Conseil régional, la charte des langues et la réunification. Soit. Mais la nouvelle assemblée régionale n'aura même pas compétence pour en décider !

Georges Cadiou est quelqu'un de chaleureux, sympathique, passionné et à la conversation passionnante. Sur la mouvance bretonne, il sait beaucoup de choses et n'hésite pas à pointer les questions qui font mal quand il le faut, qu'elles s'adressent aux nationalistes bretons ou aux dirigeants des partis de gauche. Celle qu'on a envie de lui poser n'est que de savoir s'il ne se situe pas quant à lui par rapport à la Bretagne sur une posture essentialiste, fondant "la" revendication bretonne sur une forme d'immanence. Autrement dit, les revendications bretonnes du XXIe siècle seraient-elles celles du XXe, voire du XIXe ?

Encore un mot. Les premières pages du livre sont écrites à la première personne du singulier : je suis… je fus… j'étais… La dernière phrase l'est à la première personne du pluriel : pour notre part, nous sommes prêts… "Nous", c'est qui ?

Pour en savoir plus :

Georges Cadiou. La gauche et la revendication bretonne. S.l., Yoran embanner, 2015, 212 p., 10 €.

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18 août 2015

Pierre-Jakez Hélias : 20e anniversaire de sa disparition

C'est en août 1995 qu'est décédé l'un des plus célèbres écrivains bretons, celui en tout cas qui a eu la plus forte notoriété de son vivant. Il la doit bien évidemment au succès que personne n'avait anticipé, si ce n'est peut-être Jean Malaurie, des mémoires d'un Breton du pays bigouden, plus connu comme étant Le Cheval d'orgueil. Mais Hélias, écrivain bilingue, de langue bretonne et de langue française, n'est pas que l'auteur d'un seul livre. Il suscite à nouveau l'attention des chercheurs et des lecteurs.

Peytard Hélias

Un langage poème

J'ai déjà fait remarquer (voir message du 14 février 2014) que le temps était venu pour un autre regard sur sa vie et son œuvre. C'est ainsi qu'à Limoges, les éditions Lambert-Lucas ont publié une intéressante lecture analyse de la poésie d'Hélias par Jean Peytard, en même temps qu'elles rééditaient son œuvre poétique complète, "D'un autre monde / A-berz eur béd all", en version bilingue.

J. Peytard, qui a été professeur de linguistique et de sémiotique à Dijon, à l'université de Franche-Comté, précise avoir lu et relu à maintes reprises ces poèmes, ce qui l'a conduit, écrit-il, "à imaginer 'l'espace du dedans' où Pierre-Jakez Hélias construit son écriture." Il s'agit bien, selon lui, de mots et de strophes qui nous sont donnés à lire. Mais aussi

  • "de sonorités, de vestiges d'oralité, de d'échos assourdis de chansons, de portées musicales adaptées au rythme poétique, où jamais la voix modulée du conteur ne s'oublie."

De là, le mode d'emploi qu'énonce Peytard :

  • "Lire Pierre-Jakez Hélias, sans jamais faillir à l'écouter."

Plus loin, il évoque "le langage poème" de P.-J. Hélias et son métier de "dire / écrire", considérant que "ce n'est pas signe négligeable" que le poète fasse se côtoyer littérature orale et littérature tout court. Mais cette dualité n'est pas la seule, car s'y ajoute une autre, liée au bilinguisme et aux "deux versants", celui en breton et celui en français, "d'un seul langage" du poète. C'est bien vu.

Le Roux Serge

Un théâtre réaliste

Dans la préface qu'elle a rédigée pour l'étude que Serge Le Roux a consacrée au théâtre d'Hélias, Nelly Blanchard souligne à juste raison qu'on est en présence d'un écrivain "à multiples facettes". C'est à l'une d'entre elles que s'est précisément intéressé S. Le Roux, puisqu'il a entrepris d'analyser les pièces de théâtre qu'a composées l'écrivain bigouden autour des années 1950.

Métaphoriquement, S. Le Roux considère que dans ces pièces Hélias "ne navigue pas sur une mer d'huile comme dans Le cheval d'orgueil, mais traverse le ras de Sein par gros temps." On y découvre en effet, écrit-il, "un monde rural violent, dur, parfois cruel, où la mort est omniprésente, de manière explicite par la mort physique, mais surtout de manière implicite par la mort suggérée." Et c'est ce qui le conduit à les présenter comme un théâtre "réaliste."

On connaît d'Hélias les sketchs comiques et "farcesques" qu'il a interprétés sur Radio-Quimerc'h. Mais les pièces qu'il écrit entre 1949 et le début des années 1960 relèvent d'un tout autre registre, qui rappelle son goût pour la tragédie grecque et pour le théâtre classique, et qui accompagne surtout son processus de deuil du monde de son enfance. Ce faisant, il anticipe le constat d'une évolution irrémédiable dont la société bretonne elle-même ne prendra pleinement conscience que plus tardivement. Hélias, explique Serge Le Roux, exprime le difficile passage au monde moderne, sans rejeter le changement qui va améliorer la condition des "damnés de la terre". Alors que le breton apparaît comme la langue qui lui tient le plus à cœur, il pressent qu'on va cesser de la transmettre aux nouvelles générations. À ce moment, c'est la Java bleue qu'on chante lors des repas de mariage.

Helias manuscrit

Deux ou trois surprises

Serge Le Roux avait beaucoup hésité avant d'opter pour le terme "réaliste" pour caractériser le théâtre d'Hélias. Ronan Calvez et Mannaig Thomas le définissent d'emblée comme un "théâtre social", et cette définition est sans aucun doute plus appropriée. Tous deux viennent d'assurer l'édition de huit pièces écrites par Hélias entre 1947 et 1966. Non qu'elles n'aient jamais été publiées auparavant, mais les choix qu'ils ont opérés relèvent d'une double démarche novatrice :

  • l'édition est établie, d'une part, à partir des manuscrits et tapuscrits déposés par l'auteur au CRBC (Centre de recherche bretonne et celtique, à Brest). Le principe qu'ont retenu les deux chercheurs pour cette édition est "de rester au plus près des manuscrits" : ils ont donc conservé la graphie originale, même lorsqu'elle varie, ainsi que les corrections apportées par l'auteur au fil de l'écriture ou lors de réécritures
  • cette édition, d'autre part, est bilingue, puisqu'Hélias s'autotraduisait. Les éditeurs assurent que c'est la première fois que l'on peut découvrir la version bretonne et la version française des œuvres en regard l'une de l'autre. C'est assez surprenant dans la mesure où Hélias assumait en quelque sorte son bilinguisme et son biculturalisme : de fait, alors que ses ouvrages de poésie ont généralement bénéficié d'une édition bilingue, cela n'a pas été le cas ni du Cheval d'orgueil ni donc de ses pièces de théâtre, dont les textes bretons et français ont toujours été publiés séparément.

Sur la foi de ces manuscrits, R. Calvez et M. Thomas peuvent assurer qu'Hélias "a, d'une certaine façon et par étapes, appris à écrire le breton". Ce qui est sans doute moins surprenant, car il n'avait évidemment pas été alphabétisé en breton : ce n'est qu'après avoir "suffisamment appris à lire" (sous-entendu en français, à l'école), raconte-t-il dans Le Cheval d'orgueil (p. 130), qu'il parvient à "déchiffrer [le catéchisme] dialogué en breton" qu'on lui remet, et sans doute en reste-t-il au stade de la lecture.

Helias Le grand valet

La VF et la VB

Les éditeurs annoncent une édition critique des pièces de théâtre d'Hélias, et elle l'est pour une large part. L'ouvrage s'ouvre sur une présentation générale solidement étayée et argumentée, puis chaque pièce fait l'objet d'une introduction de contextualisation, tant pour ce qui est de la thématique et des enjeux dramatiques que pour l'écriture. Des repères sont ainsi fournis sur "le décalage artistique et esthétique" d'une pièce comme Le Grand valet / Ar mevel braz par rapport à l'avant-garde théâtrale que représentent au même moment des auteurs tels que Beckett ou Ionesco.

La forme de ces huit pièces, expliquent R. Calvez et M. Thomas, est "relativement classique". Mais l'écrivain, ajoutent-ils, paraît s'inspirer de l'expérience de "La roulotte" de Jean Vilar et a certainement "le souci d'être entendu par un public large". Il l'a été assurément, puisque Le Grand valet a donné lieu à des représentations par la Comédie de l'Ouest pendant trois ou quatre années d'affilée, assurément moins pour Ar mevel braz. Je signale en passant que cette pièce a également fait l'objet d'une traduction en allemand pour la radio (Édition de Mevel ar Gosker, Emgleo Breiz, 2000, p. 7).

Si le contexte littéraire et sociologique est parfaitement présenté, l'édition critique annoncée ne porte cependant pas sur la langue dans laquelle s'exprime Hélias : il est vrai que ce serait un travail extrêmement minutieux. Observons simplement que, pour ce qui est de la VF (version française), le texte du "Grand valet" que reproduisent R. Calvez et M. Thomas est sans rature ni correction et qu'il correspond très exactement à celui paru aux éditions Galilée en 1977. La VF des sept autres pièces figurant dans la présente édition en comporte parfois, mais à la différence de la VB (version bretonne), elles sont relativement peu nombreuses. Ce constat n'est pas anodin et pose question : n'y aurait-il pas eu plus d'allers-retours entre l'écrivain et son éditeur (et correcteur, éventuellement) pour la VB que pour la VF ?

Hélias Théâtre social

Un théâtre social, pourquoi ? Comment ? Quel effet ?

Je reviens au contexte sociologique et sociolinguistique qu'analysent R. Calvez et M. Thomas dans leur introduction et qui leur sert de point d'appui pour définir le théâtre d'Hélias comme un théâtre social. Ces pièces, écrivent-ils,

  • "ont pour toile de fond les grands bouleversements qui ont secoué, dans l'entre-deux-guerres, et qui secouent, dans l'après-guerre, les campagnes bas-bretonnes : les paysans deviennent agriculteurs, la Bretagne sort du Néolithique [allusion à une expression de l'ethnologue Christian Pelras] et c'est un monde qui s'en va."

Le théâtre d'Hélias leur apparaît dès lors comme "un théâtre du deuil" :

  • "il hâte la décomposition de cet ancien monde et il aide à l'avènement, pour le meilleur et pour le pire, du nouveau."

Pour rendre compte de ces transformations, il abandonne le registre comique et localiste de ses sketches radiophoniques et se situe désormais sur celui du dramatique. Il s'éloigne des habituels clichés bretons, substitue des noms communs à ceux de ses personnages, use de schèmes mythologiques, s'inspire du théâtre classique (ce qu'avait également bien souligné Serge Le Roux) et contemporain… Ce faisant, et selon la formule tout à fait significative des deux universitaires,

  • "Pierre-Jakez Hélias a déréalisé la Bretagne […], il n'a retenu que des caractères universels".

Cette analyse a pour effet de transformer à son tour le statut de l'écrivain, lequel reste perçu, vaille que vaille, comme n'étant qu'un écrivain breton, ce qu'il a très bien assumé par ailleurs. Ronan Calvez et Mannaig Tomas l'affirment avec force :

  • "Pierre-Jakez Hélias n'est pas que le chantre de la Bretagne et, lorsqu'on lit ses pièces sociales [et j'ajouterais pour une part : sa poésie], ce n'est pas la voix de la Bretagne qui se fait entendre."

Hélias s'inspire, certes, de figures bretonnes. Il reste un écrivain breton - puisqu'il écrit aussi en breton -, et français - puisqu'il a toujours écrit en français aussi. Mais qu'il écrive en sa langue première ou dans celle qu'il a acquise dans un deuxième temps dans le cadre scolaire, il apparaît aux yeux des concepteurs de l'ouvrage comme "le chantre de la condition humaine", et en cela il est un écrivain, point. Restera sans doute à lui faire reconnaître cette stature par les spécialistes de la littérature du XXe siècle, peut-être même en son pays.

Pour en savoir plus :

Jean Peytard. Écouter / lire Pierre-Jakez Hélias. Parcours de "D'un autre monde". Limoges, Lambert-Lucas, 2012, 210 p., 21 €.

Pierre-Jakez Hélias. Œuvre poétique complète. D'un autre monde / A-berz eur béd all. Limoges, Lambert-Lucas, 2012 (réédition).

Serge Le Roux. De la farce à la tragédie, la Bretagne d'Hélias. Brest, Emgleo Breiz, 2014, 215 p.

Pierre-Jakez Hélias. Théâtre social. Établi d'après les manuscrits et dactylographiés, présenté par Ronan Calvez et Mannaig Thomas. Brest, Centre de recherche bretonne et celtique, 2015, 461 p., 35 €.

Ce dernier livre paraît sous le label "Tal ouz tal" (face à face), dans une nouvelle collection bilingue breton français et sous une belle couverture cartonnée. La maquette a été renouvelée et signe une nouvelle approche éditoriale pour les collections publiées par le CRBC. 

Un autre volume a déjà été publié dans la même collection, et c'est aussi la première fois que cet ouvrage paraît également en édition bilingue : il s'agit d'un best-seller de la fin du XIXe siècle : il s'agit d'Emgann Kergidu, de l'écrivain léonard Lan Inisan, paru en 1877. La traduction intégrale en français est signée Yves Le Berre. Cette édition se veut un éclairage sur une société bretonne désormais disparue, mais dont l'esprit et les valeurs, en ce qu'elles sont universelles, nous ont fortement marquées.

Lan Inisan. Emgann Kergidu. La bataille de Kerguidu. Traduction et présentation d'Yves Le Berre. Postface d'Anne de Mathan. Brest, Centre de recherche bretonne et celtique, 2015, 768 p., 35 €.

13 août 2015

Photos d'un jour : la pluie, L'Hermione

Pluie Lampaul 1b     Pluie Lampaul 2b

Glao, glao, glao, chante Nolwenn Korbell en breton. De la pluie, de la pluie, de la pluie… Des trombes d'eau se sont abattues sur la côte nord du Finistère – et sans doute ailleurs, hier en fin de journée. Un vrai rideau de pluie. Un voisin a passé la nuit à vider son garage, en sous-sol de sa maison. En début de nuit, les averses ont été suivies de roulements de tonnerre et de longs éclairs à répétition, comme il n'y en a pas souvent : on voyait la mer comme en plein jour.

L'hermion BD-1

Hier matin, à Brest, le ciel était couvert, avec de brèves éclaircies. J'en ai profité pour rendre visite à L'Hermione, quai Malbert. Cette frégate fait quand même partie, très fortement, de l'histoire de Brest et de celle des relations entre la France et les États-Unis d'Amérique. Il est prévu qu'elle y revienne pour pour Brest 2016.

S'il est le plus connu, La Fayette n'est  pas le seul à avoir contribué à l'indépendance des États-Unis : Le Télégramme relate aujourd'hui, dans son édition de Brest, le rôle qu'a joué Luc Urbain du Bouexic, comte de Guichen, né à Fougères en 1712 et mort à Morlaix en 1790, dans la guerre d'émancipation américaine. Sur les 2 112 Français morts en combattant pendant cette guerre, plus de la moitié était des Bretons, d'après ce que m'a précisé l'historien Alain Boulaire il y a quelques jours. Une plaque devait être déposée à leur mémoire au cénotaphe du Conquet, ces jours-ci.

Sa reconstitution à l'identique est très belle. Le commandant Yann Cariou, originaire de Plogoff, les 15 marins professionnels et les 160 gabiers volontaires (dont 30 % de femmes) en sont très fiers, on peut les compendre. Je n'ajouterai rien par rapport à tout ce qu'on peut lire ou entendre dans la presse quotidienne régionale, dans les médias audiovisuels et dans de nombreux ouvrages récents. Les photos que j'ai prises du bateau à quai ne diffèrent guère sans doute de celles que prennent des milliers d'autres personnes. Mais j'ai plaisir à vous les montrer.

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    L'hermion BD-3

10 août 2015

Revue de presse du week-end : la Charte des langues dans Le Monde

Charte langues Le Monde 124

Le titre à la une du Monde était, comme il sait le faire, tout à fait inattendu : dans son édition de dimanche 9 et de lundi 10 août, le quotidien annonce que François Hollande "veut relancer la bataille". Pourquoi donc ? En vue de la ratification de la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires.

Cette charte a été adoptée sous les auspices du Conseil de l'Europe en 1992. La France l'a signée le 7 mai 1999 à l'initiative du gouvernement de Lionel Jospin. Mais alors que Jacques Chirac, président de la République, avait affiché son accord lors d'une visite à Quimper en mai 1996, la ratification n'est toujours pas intervenue.

D'où le titre de l'article de Jean-Baptiste de Montvalon en page 8 : "La France bégaie ses langues régionales". C'est bien trouvé. L'article se présente surtout comme un historique de la question, même s'il en pointe divers enjeux en filigrane.

Le psychodrame permanent

Le journaliste insiste ainsi sur "l'exception française" qui se traduit par une "propension à transformer en psychodrame tout débat" sur les questions relatives aux langues de France. Alors qu'un projet de loi constitutionnelle a été présenté il y a dix jours en conseil des ministres, soit le 31 juillet, le Conseil d'État a rendu une nouvelle fois un avis négatif par rapport à l'éventuelle ratification de la Charte. Il n'empêche que le président de la République envisage bel et bien de soumettre la ratification au Parlement réuni en Congrès à Versailles.

Selon Le Monde, ce serait en 2016. Et ce n'est pas gagné, car le projet de loi rencontre, écrit-il, de "vives oppositions", à l'Assemblée nationale comme au Sénat. L'Assemblée s'est pourtant largement exprimée sur un texte légèrement différent à une très large majorité. Il est vrai, par contre, que le président du Sénat – désormais à droite - a déjà fait part de son hostilité.

Un mur d'uniformité ?

Or, il faudrait que le texte soit voté dans les mêmes termes par les deux assemblées. Pourra-t-il réunir la majorité requise des trois-cinquièmes lors d'un Congrès ? Le quotidien national estime que "l'issue reste toujours aussi incertaine". Dans Le Télégramme du 6 juin dernier, Jean-Jacques Urvoas, député du Finistère et président de la commission des lois à l'Assemblée, admettait prudemment que le texte n'irait au Congrès que "s'il est sûr de passer".

Le Monde serait-il pessimiste, ou seulement réaliste ? S'exprimant aussi au conditionnel, il semble considérer que cette révision de la Constitution "pourrait rejoindre d'autres réformes promises en 2012 et abandonnées depuis". Dans cette hypothèse, écrit J.-B. de Montvallon, les défenseurs des langues régionales se heurteraient une nouvelle fois au "mur d'uniformité" que la France s'est construite sur "des souvenirs ancrés dans [sa] mémoire nationale." Affaire d'autant plus à suivre que ces défenseurs ont prévu, quant à eux, de manifester à l'automne.

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Revue de presse du week-end : les bagadou dans Ouest-France

Cap Caval Ouest-France 2015 08-09

Cap Caval a fait, hier, la une de Ouest-France. Cap Caval, c'est le bagad du pays bigouden. Il avait déjà gagné la première manche du championnat des bagadou au printemps dernier, à Brest. Il a également emporté la seconde samedi à Lorient, assez largement. Ce n'est pas une première : il avait déjà été champion trois années de suite, en 2008, 2009 et 2010.

Hier, il a de nouveau battu Quimper, qui avait à chaque fois été vainqueur au cours des quatre dernières années, et pas moins de 22 fois depuis qu'existe le championnat. Cela a suffi à Ouest-France pour en faire aussi, sous la signature de Jean-Laurent Bras, l'événement de sa page 2. L'article, très chaleureux, retrace l'histoire des bagadou à la manière d'une épopée : de la même manière que Glasgow accueille tous les ans le championnat du monde des pipe-bands, Lorient c'est… La Mecque pour les bagadou !

Le journaliste explique à juste raison que "les bagadou n'ont pas toujours fait partie du paysage musical en Bretagne" et que les Bretons, pour mettre au point ces nouvelles formations, ont fait un double emprunt auprès des Écossais : ils ont importé leur grande cornemuse et intégré comme eux des caisses claires au bagad, n'y incorporant par ailleurs que la bombarde des sonneurs de couple (que n'ont pas les Écossais). Les Bretons, en fait, ce sont surtout deux d'entre eux : Polig Monjarret et son beau-frère, Dorig Le Voyer.

Jean-Laurent Bras fait débuter cette histoire à 1946, l'année où tous deux déposent très officiellement les statuts de l'association Bodadeg ar Sonerien (BAS), l'assemblée des sonneurs, auprès de l'administration, et le fait est incontestable. Où l'on voit que l'approche du journaliste et celle du chercheur peuvent varier, puisque c'est dès 1942 que P. Monjarret et D. Le Voyer lance BAS de manière informelle à Guingamp (voir message précédent), et ceci est également attesté.

Il n'en reste pas moins que la musique de bagad, et J.-L. Bras a raison de le souligner, est généralement perçue aujourd'hui comme une musique bretonne traditionnelle. Et du coup, il n'explique pas combien elle est devenue une musique créative (on ne peut pas tout dire). Mais elle a conquis un public, pour de vrai : il souligne que plus de 3 000 "aficionados" (sic) s'étaient rassemblés samedi au stade du Moustoir pour la finale de ce championnat des bagadou de 1ère catégorie.

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