Le blog "Langue bretonne"

24 juin 2016

Un celtophile bretonnant à Paris au XIXe siècle. 2e partie

Le Gonidec mausolée-1

Dans l'article qu'elle consacre à Charles de Gaulle dans le magazine Bretons du mois de juin (voir message précédent), Maïwenn Raynaudon-Kerzerho fait également état du manifeste que l'oncle du général avait publié en 1864, intitulé "Les Celtes au XIXe siècle. Appel aux représentants actuels de la race celtique".

Mais elle s'étend surtout sur un aspect "incongru" et chimérique du projet qu'échafaude l'auteur en imaginant une "colonisation celtique" de la Patagonie par une coalition de Bretons et de Gallois associés, ce qui ne s'est jamais concrétisé du côté breton. Du coup, le lecteur n'a pas les clés pour bien saisir l'importance et les enjeux de ce manifeste gaullien avant l'heure.

Un texte majeur

Appel aux Celtes - 1

En premier lieu, il n'est pas anodin, d'une part qu'il ait été publié dans la Revue de Bretagne et de Vendée, la revue très chrétienne et très légitimiste qu'avait fondée l'historien Arthur de la Borderie, et d'autre part qu'il soit dédié au vicomte Hersart de la Villemarqué.

Or ce texte, qu'a réédité Yves Le Berre en 1994, présente l'intérêt majeur de définir le programme culturel et politique du mouvement bretonniste de la seconde moitié du XIXe siècle, mais aussi d'exposer pour la première fois les fondements idéologiques sur lesquels il a prospéré ultérieurement. Yves Le Berre considère le manifeste de Charles de Gaulle comme étant "à la fois révolutionnaire et réactionnaire" :

  • révolutionnaire, car il analyse d'une manière assez juste la situation des langues celtiques et des sociétés au sein desquelles elles se pratiquent, au moment où il est rédigé. Il reconnaît ainsi que "les paysans, pour la commodité ou même la sûreté de leurs relations avec les habitants des villes et les personnes étrangères au pays, ont besoin de savoir le français". De Gaulle n'ambitionne dès lors que de renverser le mouvement historique qu'il observe par différents moyens "qui touchent à l'ensemble de la vie sociale"
  • réactionnaire, parce qu'il "semble incapable d'appréhender le présent autrement qu'en termes de décadence". Le passé s'en trouve donc idéalisé, et le projet ne vise qu'à le restaurer dans une splendeur mythifiée.

La "modernisation de la langue"

La question est de savoir si un tel projet était réellement envisageable ou s'il n'était qu'une illusion. L'article de "Bretons" mentionne à cet égard la "modernisation de la langue" comme l'une des pistes avancées par de Gaulle et censées permettre aux Bretons de conserver leurs particularismes. Mais qui sait, même aujourd'hui, ce à quoi correspond ce concept de "modernisation de la langue bretonne" ? Observons en outre que les deux termes "conservation" et "modernisation" sont généralement perçus comme antinomiques : en pratique, ils ne le sont pas dans l'esprit des bretonistes du XIXe siècle.

En témoigne la réflexion faussement candide de La Villemarqué à propos de la réforme orthographique du breton mise au point par Le Gonidec dans le premier quart du XIXe siècle, qu'il présente comme un retour aux sources communes du gallois et du breton : "on la croit nouvelle, écrit-il, et elle existe depuis neuf cents ans et plus". Le vicomte, dithyrambique, considère l'orthographe bretonne telle qu'elle a été "fixée" par Le Gonidec "comme une des plus parfaites du monde, comme réunissant toutes les qualités désirables […], en un mot, comme un modèle du genre". Charles de Gaulle calque son discours sur celui du barde de Nizon : il reproche au clergé d'écrire dans une "orthographe de fantaisie" et se réjouit que Le Gonidec ait rétabli "l'orthographe ancienne, à la fois nationale et logique […] : il régénéra la langue écrite par les principes posés dans son admirable grammaire".

Le Gonidec (en photo, le monument érigé à sa mémoire au cimetière de Lochrist, au Conquet) et La Villemarqué interviennent également sur le lexique. Le premier expose ainsi dans le dictionnaire celto-breton qu'il publie en 1821 avoir "voulu présenter la langue dans sa pureté". Le second est encore plus explicite dans ceux qu'il édite en 1847 et 1850 : il vise, écrit-il, à préserver "la nation armoricaine [des] doctrines immorales et impies" qui gangrènent la nation française et se fixe pour objectif de "débarrasser notre belle langue de ces mots intrus et inutiles, de ces nombreux barbarismes, de ces gallicismes, véritables bâtards qui la déshonorent". Il dénonce les maîtres d'école comme des "corrupteurs publics" et accuse certains imprimeurs de s'exprimer "en jargon mixte". Charles de Gaulle pour sa part définit "l'union morale" comme le premier but à atteindre, car "tout ce qui tend à diviser les classes est un grave péril pour tous". Il accuse les classes instruites de contribuer à la "décadence" du breton en y introduisant inutilement des mots français et en s'exprimant dans ce qu'il qualifie non pas de "brezoneg beleg" [breton de curé], mais de "brezonek tuchentil, breton de messieurs".

Sur cette base, une alliance se noue entre La Villemarqué et Mgr Graveran, qui se trouve depuis 1840 à la tête de l'évêché de Quimper et Léon et qui lui aussi veut entraver les progrès "des idées pernicieuses [qui] travaillent sans relâche à s'établir dans les esprits cultivés". Cette sainte alliance entre le leader du mouvement bretoniste et l'évêque va se concrétiser, tout du moins dans le Finistère, lors du lancement de la traduction bretonne des "Annales de la propagation de la foi".

"La guerre" à propos des premiers périodiques en breton

Liziri 1877 - 1

Mais ce lancement n'est pas de tout repos. Un autre proche de La Villemarqué, l'abbé Henry, reconnaît qu'au moment où l'on songe à publier cette traduction, il y a "de la dispute et de la guerre parmi nous pour chercher à savoir comment écrire et parler pour le mieux notre breton". Les "Lizerou Breuriez ar Feiz" paraissent tout de même en 1844 dans le Finistère ("Liziri" en 1877), mais ne sont imprimés qu'à 500 exemplaires : c'est une forme d'insuccès.

La contestation provient du bas-clergé, qui récuse les choix de la hiérarchie et exprime plus que des réticences par rapport au niveau de langue retenu. Près de Quimperlé, un recteur accuse La Villemarqué de vouloir "ressusciter une langue, et notez qu'il ne la sait qu'à coups de dictionnaires et de grammaire". Un de ses confrères, dans le Léon, prétend qu'il "est impossible à des paysans, à moins d'avoir reçu de l'instruction, de lire [ces traductions des Annales] et de les comprendre sans commentaire".

Dans l'évêché de Vannes, à l'inverse, la traduction publiée l'année précédente sous le titre de "Lihereu Brediah er Fe", avait immédiatement connu le succès avec un tirage à 1 200 exemplaires. Dans cette entreprise, l'abbé Jean-Marie Le Joubioux, poète reconnu et secrétaire de l'évêché, avait fait preuve de pragmatisme et, dans une formulation assez cocasse, s'était montré pour le moins réservé par rapport aux innovations lexicales : "nous avons craint d'être accusé de néologisme, en revenant au vieux breton". Il s'explique aussi sur la question de l'orthographe : "nous avons voulu être lus, écrit-il, et nous ne l'eussions pas été, si nous avions introduit de trop grands changements". C'est ce qui s'appelle prendre ses distances par rapport aux préconisations de l'école bretoniste.

Le bon goût breton

Lizerou 1896 - 1

La rédaction quimpéroise des "Lizerou Breuriez ar Feiz" avait abandonné la nouvelle "orthographe nationale" (comme la qualifie Charles de Gaulle) au bout de quelques années, ce qui fera dire à un autre auteur qu'à Quimper "l'on manque tout à fait de goût".

Les hommes de goût (breton) auront cependant tout lieu de se réjouir en 1865 lorsque l'évêché de Saint-Brieuc et Tréguier se décide à son tour (mais vingt après ses voisins) à publier une version trégorroise des Annales de la propagation de la foi sous le titre "Keloio Prezegerez ar Fe (plus tard "Lizero"), et ce "dans un breton tout à la fois correct et populaire, avec la seule orthographe de Le Gonidec" – c'est l'évêque, Mgr David, qui demande qu'il en soit ainsi. Charles de Gaulle, promu "vice-critique officiel du mouvement bretoniste" (selon l'expression ironique d'Yves Le Berre), se félicite qu'on trouve dans les "Keloio" "une langue aussi pure qu'il est possible de l'écrire pour des populations habituées à l'exécrable breton des livres".

Si ce n'est que cette même année 1865, Mgr Sergent, successeur de Mgr Graveran sur le siège épisocal de Quimper, décide de publier un nouvel organe de presse dont le titre fortement emblématique n'est autre que "Feiz ha Breiz" [Foi et Bretagne]. Le premier numéro du premier hebdomadaire intégralement rédigé en breton paraît le 4 février. Mais les hommes de goût (breton) sont contrariés, jusqu'à ce que le nouveau périodique en vienne progressivement à adopter l'orthographe de Le Gonidec. Un an après le lancement de "Feiz ha Breiz", Charles de Gaulle se veut plus conciliant, fait preuve de réalisme et négocie des compromis : "à supposer, admet-il, qu'il soit nécessaire d'employer certains mots français ou bretonnisés, pourquoi ne pas les écrire à la manière de Le Gonidec ?"

Bon (et pour en revenir à mon propos initial), je conçois que dans un magazine grand public comme "Bretons" et dans un format contraint, il n'est pas si facile d'en dire autant que je le fais ici à propos d'une personnalité aussi insolite que Charles de Gaulle. Bien que n'ayant jamais quitté Paris pour venir en Bretagne, il a pourtant joué un rôle prescripteur déterminant en matière de langue bretonne dans la seconde moitié du XIXe siècle. Je reconnais par ailleurs que l'histoire des idées bretonnes, certes singulière, est tout aussi complexe que celle des idées tout court. Mais tant qu'à évoquer l'itinéraire et l'engagement d'un tel personnage, il est tout de même dommage d'éluder son implication dans l'émergence du bretonisme à ce moment-là.

Pour en savoir plus

  • Maïwenn Raynaudon-Kerzerho, L'oncle bretonnant du général. Bretons, n° 121, juin 2016, p. 30-31.
  • Yves Le Berre, La littérature de langue bretonne, volume III. Brest, Emgleo Breiz, 1994.
  • Lucien Raoul, Un siècle de journalisme breton. Le Guilvinec, Le Signor, 1991.
  • Bernard Tanguy, Aux origines du nationalisme breton,vol. 1, Paris, UGE, 1977.


23 juin 2016

Un celtophile bretonnant à Paris au XIXe siècle. 1ère partie

Charles de Gaulle 2

C'est dans le département du Nord, à Valenciennes, qu'est né en 1837 un certain Charles de Gaulle (photo, DR). Il est le fils aîné de Julien de Gaulle, dont on connaît une Histoire de Paris en cinq volumes, parus entre 1839 et 1842. Après avoir connu quelques déboires, son père va s'installer à Paris peu après sa naissance, mais comme il ne tire de revenus que de ses travaux historiques, la famille ne vit pas dans l'aisance.

En 1854-55, à l'âge de 17 ans, Charles de Gaulle est scolarisé dans le département du Nord, dans un un collège tenu par des prêtres à Saint-Marq-en-Barœul, dans la Flandre qu'il lui arrivera d'évoquer plus tard dans ses écrits. Il étudie le grec et le latin et se passionne depuis ses 14 ans pour l'histoire médiévale et pour la généalogie des Bonaparte.

Il se fait Breton…

Selon la caennaise Élisabeth Coin, qui lui a consacré un mémoire de maîtrise, c'est en lisant à l'infirmerie de son collège un livre sur l'histoire de la chouannerie qu'il a une sorte d'illumination :

  • "il tomba littéralement amoureux de la Bretagne et décida 'de se faire Breton', mont da Vreton, comme on dit mont da veleg, se faire prêtre !"

Il racontera lui-même une vingtaine d'années plus tard ce qu'a représenté pour lui ce que sa biographe définit comme une "étrange conversion", puisque c'est à cet instant qu'il s'est senti Breton :

  • "je me suis fait Breton, écrit-il, du jour où j'ai appris que les Bretons étaient restés Celtes".

Et il se jure d'apprendre la langue de ce qu'il considère dès lors comme sa patrie d'adoption !

Il l'a fait, mais il faut attendre 1862 pour que sa vocation bretonne se précise au point qu'il adopte "Charlez a Vro-C'hall" comme nom de barde en breton : littéralement "Charles du Pays de France". Elle s'affiche au travers d'un long poème bilingue adressé à Hersart de la Villemarqué, lequel avait fait paraître – comme chacun sait - la première édition du Barzaz Breiz en 1839 et dont il devient un très fidèle disciple.

Charles de Gaulle, atteint de paralysie, vit alors assez chichement à Paris. Ne pouvant se déplacer, c'est depuis la capitale de la France qu'il correspond avec les intellectuels bretons et gallois de l'époque. Il publie lui-même des mémoires, des critiques et des manifestes dans des revues bretonnes et contribue à organiser le premier Congrès celtique international, qui se tient à Saint-Brieuc en 1867.

La notoriété de son neveu

Bretons juin 2016

Tout cela n'aurait sans doute pas suffi pour que l'itinéraire et l'engagement de Charles de Gaulle soient à ce point fascinants. Maïwenn Raynaudon-Kerzerho en témoigne à sa manière dans un article annoncé à la une du numéro de juin du magazine Bretons, dans lequel elle consacre depuis quelque temps une chronique d'histoire à des militants plus bretons que les Bretons.

En fait, ne serait-ce pas la notoriété de son neveu et parfait homonyme qui bénéficie quelque peu à celle du celtophile et bretonnant que fut le premier Charles de Gaulle ? Le général, qui lui est né à Lille en 1890, dix ans après le décès de son oncle le 1er janvier 1880 à l'âge de 43 ans, est l'une des personnalités qui a le plus marqué l'histoire de la France et de l'Europe au XXe siècle.

La journaliste rappelle à juste raison le dernier discours public que prononce le général de Gaulle à Quimper en tant que Président de la République le 2 février 1969 et au cours duquel il cite quatre vers bretons de son oncle. Elle fournit quelques repères sur le contexte du XIXe siècle et sur la biographie de cet oncle. Ce qui la conduit à faire état d'une pétition pour les langues provinciales que Charles de Gaulle a "impulsée" en faveur des "langues provinciales" en 1870. Mais cette information est à la fois trop succincte et, pour une part, non pertinente.

Une pétition inaboutie

La pétition a certes été élaborée et signée au début de l'année 1870, mais pas par le seul Charles de Gaulle. Les signataires étaient au nombre de trois : à de Gaulle qui en était effectivement l'initiateur, s'étaient joints Henri Gaidoz, qui sera peu après le fondateur de la Revue celtique, et le comte Hyacinthe de Charencey (parfois écrit Charençay ou Charency, à tort), un philologue qui s'intéressait beaucoup au basque.

"Ce singulier trio, comme le rapporte Elisabeth Coin, associait deux royalistes et un républicain passionnés de linguistique et soucieux de défendre des cultures menacées". Une page Wikipédia signale sans plus de précisions que la pétition aurait été remise cette même année 1870 au maréchal de Mac-Mahon, président de la République : ce qui ne peut être exact, puisque ce dernier ne deviendra président qu'à compter de 1873. Ainsi que le précise Fañch Postic, l'intention initiale était en réalité de la remettre au Corps législatif avec des signatures supplémentaires, dans l'esprit du projet de décentralisation connu sous le nom de Programme de Nancy. Avec la déclaration de guerre, la capitulation de Napoléon III et la chute du Second Empire, les circonstances en ont décidé autrement.

Je l'ai écrit dans ma thèse dès 1993 : en réalité, le texte n'a jamais été soumis aux pouvoirs publics, ni en 1870, ni même dans les années 1880 en pleine période de refonte de la législation scolaire sous l'impulsion de Jules Ferry. Henri Gaidoz ne le publie qu'en 1903, lors de la crise qui oppose le gouvernement d'Émile Combes et le clergé à propos de l'usage "abusif" du breton pour la prédication et le catéchisme. Le moment est particulièrement mal choisi, puisqu'il associait de facto les pétionnaires au camp conservateur et qu'il les condamnait dès lors à l'impasse. Cette pétition a donc été de bout en bout un projet mort-né, dont la trace pourrait paradoxalement être plus prégnante aujourd'hui qu'elle ne l'a été à l'époque.

À suivre : l'appel de Charles de Gaulle aux représentants de la race celtique en 1864.

Pour en savoir plus

Barbe breton

  • Maïwenn Raynaudon-Kerzerho, L'oncle bretonnant du général. Bretons, n° 121, juin 2016, p. 30-31.
  • Henri Gaidoz, Charles de Gaulle, Hyacinthe de Charencey. Pétition pour les langues provinciales au corps législatif de 1870 suivi de : la poésie bretonne pendant la guerre de 1870. Paris, Picard, 1903, 55 p.
  • Elisabeth Coin. Charles de Gaulle, barde breton [titre rectifié]. En ligne sur : http://www.lepenven.com/ Il est à noter que le texte en ligne paraît avoir été numérisé, mais non corrigé : il comporte donc diverses coquilles, dont une superbe à vrai dire, puisque Charles de Gaulle est présenté, non comme "barde breton", mais comme "barbe breton" !
  • Fanch Postic, La pétition pour les langues provinciales de 1870. Historique, in Bérose, Encyclopédie en ligne sur l’histoire des savoirs ethnographiques, Paris, Lahic-Iiac, UMR 8177, 2008. 
  • Fañch Broudic, La pratique du breton de l'Ancien Régime à nos jours, Presses universitaires de Rennes, 1993, p. 378-379.

15 juin 2016

À partir d'aujourd'hui, Toulouse découvre les mondes celtes

Rio Loco affiche

Vous ne connaissiez pas le festival Rio Loco ? Moi non plus. Il a fêté son 20e anniversaire à Toulouse l'an dernier. Chaque année, il fait le pari de créer des affinités, de susciter des projets pluridisciplinaires inédits et de rassembler les grands noms de la scène internationale devant plus de 100 000 personnes.

Cette année, Rio Loco propose, tenez-vous bien, une exploration des mondes celtes, dans une perception bien plus large que les cinq pays celtiques habituels, puisque les invités viennent d'Irlande et de Galice, d'Écosse et de Bretagne, du Pays de Galles et de Cantabrie… Un concentré de festival interceltique en quelque sorte, au cours d'une édition unique à durée limitée. Il commence ce mercredi 15 juin, pour se prolonger jusqu'à dimanche, 19 juin. Je trouve d'ailleurs mieux appropriée cette expression "mondes celtes", plus culturelle et plus anthropologique en quelque sorte, que celle des "nations celtes" (en usage l'été du côté de Lorient), plus politique.

À Toulouse, pendant cinq jours, toutes les musiques, dit-on, pourront s'entendre sur le site de la prairie des Filtres, présenté comme un lieu magique, mais aussi en ville et dans un village culturel. Car le festival, ce sont aussi des expositions, des arts visuels, du cinéma, du théâtre, du cirque, y compris pour le jeune public : il y aura largement de quoi s'occuper. Je ne suis pas sûr qu'on entende et qu'on voie l'équivalent en Bretagne.

Hervé Bordier aux manettes

Que Rio Loco s'empare de la thématique des mondes celtes, ce n'est pas si étonnant en fait, dans la mesure où Hervé Bordier en est le directeur depuis cinq ans. Lui, son nom vous dit sûrement quelque chose, puisqu'il a été aux manettes des Transmusicales de Rennes pendant 16 ans. Et voici en quels termes il présente ces mondes-là :

  • "un ensemble linguistique et culturel à part entière. Ce sont des bouts du monde aux frontières de la terre et de la mer, des terroirs de résistances, des lieux de légendes à la limite du monde visible et invisible : le réel qui croise l’imaginaire".

Ce ne sont pas tout à fait des clichés, mais la formulation fait quelque peu marketing, difficile sans doute de faire autrement. L'affiche, que l'on doit à l'artiste écossais Cosmic Nuggets, s'inspire de motifs tribaux maoris, de peinture naïve et de pop-art américain : elle représente un sonneur de cornemuse bariolé comme on n'en a jamais vu. Mais sauf erreur de ma part, je n'ai rien repéré dans la programmation sur la dimension linguistique à laquelle fait allusion Hervé Bordier : en plein pays occitan, il y aurait pourtant eu là matière à quelques échanges intréressants sur la question des langues, non ?

La Bretagne à Rio Loco

Justement, quel est le programme ? Rien que pour ce mercredi, les festivaliers pourront entendre…

  • Patrick Molard, le sonneur de cornemuse
  • du hip-hop expérimental écossais
  • Denez Prigent, l'enchanteur
  • The Chieftains en Irish Empire.

Les jours suivants sont à l'avenant. Côté breton, suivront…

  • une rencontre du 3e type (sic) avec Erik Marchand et Bojan Z, déjà entendus à No Border à Brest
  • la renaissance rock de Miossec, sur scène il y a quelques jours à Lampaul-Plouarzel
  • un trio de cornemuses de Bretagne (avec Erwan Keravec), d'Iran et d'Algérie.
  • Yann-Fañch Kemener et Aldo Ripoche
  • un master class de Kreiz Breizh Akademi
  • et même le peintre Paul Bloas avec ses colosses de papier !

Pour savoir ce qui vient des autres mondes celtes, le mieux est de télécharger le programme complet sur le site de Rio Loco.

Reste à savoir ce qui va marquer les Toulousains pendant ces cinq jours et comment ils vont percevoir les mondes celtes. Vont-ils les trouver bien étranges, ou finalement pas si différents de leur propre monde familier ? Toujours est-il que le pluriel dans l'intitulé du festival les invite à la découverte.

Parrick Molard

Patrick Molard dans Le Monde

À propos de Patrick Molard, je ne peux m'empêcher de signaler la recension à laquelle il a eu droit sur un quart de page sous la signature de Patrick Labesse sur la page culture du Monde de samedi dernier, 11 juin : il y est question de son nouveau disque, "Ceol Mor". La cornemuse ? écrit-il avec un point d'interrogation. "Elle enchante ou elle exaspère", répond-il aussitôt.

Mais il explique posément en quoi réside la richesse du son de l'instrument et apprécie que Patrick Molard se soit entouré d'un quintet "habile". Il trouve le disque "stimulant" et le label Innacor (installé à Langonnet depuis dix ans cette année) "pertinent". Un article chaleureux.

Pour en savoir plus : http://www.rio-loco.org/le-festival/2016-les-mondes-celtes

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06 juin 2016

Le Léonard Mikael Madeg primé par… des Vannetais

Prix littéraire Sten Kidna 2016

Parmi les écrivains bretons d'aujourd'hui, il n'y a pas plus Léonard que Mikael Madeg. Le Léon est son territoire, son terrain de recherche et son inspiration : en témoigne un ouvrage de plus de 600 pages au titre symptomatique, "Bro Leon ennon" [Le Léon en moi], paru en 1999.

M.M. – puisqu'on ne peut que le désigner par ses initiales, il n'y en a pas d'autre -  est sans aucun doute l'auteur de langue bretonne le plus prolifique du moment, mais il écrit aussi en français. Il a bien plus d'une centaine de titres à son actif, et les éditions Emgleo Breiz à elles seules en ont publié une bonne soixantaine. Il est actuellement son propre éditeur, sous le label "Embann Keredol" [Les éditions Keredol, d'après un lieu-dit en Saint-Thonan].

Il aborde tous les sujets et tous les genres. Il a mené des recherches sur la toponymie et l'anthroponymie léonardes, sur les surnoms (dans toute la Bretagne, en Normandie et en Écosse), sur les fontaines… Il a produit des ouvrages pour mieux apprendre le breton du Léon. Avec le concours de Pierre Pondaven et de Yann Riou, il a assuré un inventaire minutieux de la topoymie nautique des côtes du Léon, de la baie de Morlaix à Landerneau qui a donné lieu à la publication de pas moins de quatorze volumes. Ce travail leur avait valu de recevoir un prix spécial lors des Priziou, il y a plusieurs années.

Mais alors qu'il a publié quantité de romans et de recueils de nouvelles, M.M. n'avait jamais été distingué, à ma connaissance, pour son œuvre de fiction. C'est fait désormais, puisque l'association Kerlenn Sten Kidna d'Auray vient de lui décerner son prix annuel pour un roman paru il y a près de deux ans, "Dispac'h" [Révolution], auto-édité. D'un montant de 700 €, ce prix se veut un soutien à l'écriture et à l'édition en langue bretonne.

Dans ce roman de plus de 600 pages également, Mikael Madeg conte les aventures d'un jeune Landernéen qui migre aux États-Unis à la fin du XVIIIe siècle, au moment de la guerre d'indépendance. Prisonnier d'une tribu amérindienne, il réussit à s'enfuir et revient en Bretagne prendre part à la Révolution, puis à la chouannerie.

Le cercle Sten Kidna a par ailleurs décerné un prix spécial à Daniel Carré, pour honorer son implication en faveur du breton vannetais. Engagé pour l'enseignement du breton du temps où il était en activité, il a consacré sa thèse au journal de guerre – de la Première Guerre mondiale – de Loeiz Herrieu, "Kammdro an Ankou", dont il a récemment publié une traduction française sous le titre "Le tournant de la mort". On peut écouter les chroniques de Daniel Carré toutes les semaines sur Radio Bro-Gwened.

31 mai 2016

Jean-Yves André, l’artiste voyageur

 

André Jean-Yves Plouguerneau (1 sur 1)

Qu’il y ait sur la Terre quatre, cinq ou six continents – il paraît que les géographes en discutent toujours -, Jean-Yves André les a visités presque tous. Il s’est rendu en Afrique, au Maghreb comme en Afrique du Sud, aux USA, en Asie (un nombre incalculable de fois et autant de pays), en Australie aussi. Il a dessiné les minarets d’Alep (du temps où les guerres ne sévissaient pas encore en Syrie) comme les pyramides d’Égypte. Il connaît bien l’Europe, tout comme sa terre d’origine, qu’il continue d’ailleurs d’explorer.

La médiathèque de Plouguerneau a eu la bonne idée de présenter durant le mois de juin seize de ses dessins originaux. Bien qu’on y soit en terre des prêtres, il ne s’agit pas des croix anciennes du pays des Abers auxquelles il s’intéressait il y a quelques années. Depuis, ce sont les mégalithes du Léon qui retiennent son attention de la rade de Brest au pays de Morlaix. À chaque fois, ce sont des dessins réalisés à l’encre en noir et blanc, ce qui lui permet de restituer d’autant mieux le volume et la dynamique de ces monuments et parfois de ruines figées dans le temps et dans l’espace.

Ce qu’il expose, ce sont des menhirs, des dolmens, des tumuli, dessinés dans les communes littorales de part et d’autre de Plouguerneau, à une exception près. Le trait est précis sur fond blanc, dans un format qui permet tout à la fois de saisir l’ensemble et de scruter les détails de la pierre. L'accrochage à hauteur de regard est précieux à cet égard. Finalement, c’est une bonne idée de les montrer dans un lieu qui se fait fort de donner à découvrir les trésors de Tolente (ville mythique de la côte nord, dont la localisation reste énigmatique).

Le problème de cette exposition, c’est que les dessins paraissent quelque peu éparpillés et étriqués dans cette médiathèque aussi spacieuse que lumineuse et qu’il n’est pas si facile de les repérer. Il est curieux que dans ce bâtiment de construction récente aucun espace ne soit apparemment prévu pour mettre en valeur la moindre exposition, surtout si elle est intimiste. Le visiteur devra donc parcourir les lieux en tous sens. On aurait également aimé voir davantage de dessins.

  • Exposition à la médiathèque de Plouguerneau, jusqu'au 25 juin.
  • Un échange avec Jean-Yves André est programmé pour le vendredi 17 juin, à la médiathèque de Plouguerneau, à 20h30dans le cadre des journées de l'archéologie.
  • Le site personnel de l'artiste : http://www.jean-yves-andre.com/
  • Son blog : http://jean-yves-andre.blogspot.fr/

Prochaines expositions de Jean-Yves André

  • En juillet et août à Ty Mamm Doue, à Cléguérec et Pontivy
  • Du 14 juillet au 15 août, à Plouescat
  • Le week-end du 15 août, à la chapelle Saint-Ourzal en Porspoder
  • En août : visites de son atelier au port d'Argenton, en Landunvez.

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29 mai 2016

La culture bretonne et les jeunes

 Calvez Ifig 2 Calvez Ifig Kan al Leon 1

L'invité de Bali Breizh, ce dimanche, était un jeune et qui se présente comme tel. Ifig Calvez baigne depuis déjà longtemps dans la culture bretonne, puisqu'une archive le montre dans une danse "round" du pays pagan alors qu'il n'avait que six ans. Il s'exprime aisément en breton, qu'il a appris au cours d'un stage de quelques mois à Stumdi, avant d'obtenir sa licence en tant qu'étudiant non assidu à Rennes 2.

Pourquoi, non assidu ? Il avait à peine terminé un stage d'une semaine à Arvorig FM que la radio landernéenne lui proposait d'animer une émission quotidienne. Ce qu'il fait en binôme avec Karolina Rufflé, en milieu d'après-midi. Ce n'est pas tout, car Ifig est également président de Dastum Bro-Leon, et il s'investit pour le festival "Kan al leon". Comme les lions ne chantent pas encore, je subodore là un jeu de mot entre la dénomination de l'ancien évêché de Léon et l'appellation  du lion en breton.

Sur France 3 Bretagne, Ifig Calvez avait face à lui pas moins de quatre interviewers, ce qui ne l'a pas stressé le moins du monde. L'interview, à vrai dire, était tout à fait consensuelle. Même le chroniqueur perfide qui intervient toutes les semaines en cours d'émission n'a pas trouvé le moyen de lui poser la moindre question dérangeante. L'échange, décontracté, n'en était pas moins sympathique

Calvez Ifig

Mais… Bali Breizh fait l'impasse

J'ai quand même été surpris, non pas par ce qui a été dit, mais par ce qui ne l'a pas été. Il a été forcément question de collectage et du répertoire chanté en pays de Léon. Puisque le collectage est considéré comme achevé, le projet culturel ne viserait désormais qu'à le mettre à disposition, à partir des enregistrements qui ont été réalisés.

Mais faut-il considérer les enregistrements sonores comme la seule source d'inspiration pour des interprétations contemporaines ? Faut-il continuer à considérer le Léon sur la base du cliché qui voudrait qu'il ait toujours été un pays pauvre en chansons ? Or, ni aucun des quatre interviewers ni leur invité n'ont pipé mot du "Barzaz Bro-Leon". J'ai du mal à croire qu'ils n'en ont jamais entendu parler. Ce "Barzaz" est le grand projet qu'a lancé Jean-Marie Perrot en 1906, en vue de constituer pour le Léon précisément un recueil de chants et chansons sur le modèle du "Barzaz Breiz".

La parution du "Barzaz Bro-Leon" en 2012 représente un événement éditorial majeur, car elle renouvelle en profondeur notre connaissance des traditions chantées de Bretagne et met en évidence une bien plus grande richesse du répertoire léonard qu'on ne le croit généralement. Eva Guillorel, en éditant le premier volume de cette expérience inédite de collecte en Bretagne, le présente comme un renversement de perspectives, puisque ce sont les chanteurs eux-mêmes qui ont transmis les textes de leur répertoire à l'abbé Perrot. Je trouve dommage que "Bali Breizh" ait fait l'impasse, en la circonstance, sur les possibilités de réoralisation du savoir de tradition orale à partir de l'écrit. Ou alors ce ne serait qu'une utopie ? Raison de plus pour en parler !

Pour en savoir plus :

Sur ce blog : un fonds de 1 100 pièces inédites en Léon

Éva Guillorel (édition critique), Barzaz Bro-Leon. Une expérience inédite de collecte en Bretagne, Rennes, Presses universitaires de Rennes ; Brest, Centre de Recherche Bretonne et Celtique, 2012, 551 p. (Coll. Patrimoine oral de Bretagne).