Le blog "Langue bretonne"

16 février 2017

Fontaines, mégalithes et stèles en Finistère : un inventaire en cours

Menhir de Kerloas -1

C'est un inventaire participatif que la Société Archéologique du Finistère (SAF) a mis en place depuis 2015, par l'entremise d'Yvon Autret. Le principe est simple : il s'agit de répertorier les fontaines, les mégalithes et les stèles de l'Âge du fer dans le Finistère et de les décrire à l'aide de notices et de photographies.

Tout un chacun peut contribuer aux inventaires et les compléter. Il suffit de…

En quelques instants, vous aurez déposé vos photos et la description de vos découvertes sur le site. Ce travail participatif est en progression constante. Son objectif est aussi de sensibiliser le public à une meilleure connaissance et à la conservation du patrimoine finistérien. Sur le site, les notices accompagnant les photos restent cependant succinctes et gagneraient à être un peu moins concises.

Photo ci-dessus : menhir de Kerloas, en Plouarzel (détail).

SAF Sté Archéologique Finistère 2

Depuis 1873 : un bulletin annuel

Tant qu'à visiter le site, sachez qu'il comporte de multiples ressources à l'intention de tous ceux que l'histoire et singulièrement celle du Finistère intéresse. Vous pouvez consulter notamment le sommaire des bulletins (quelque 500 pages à chaque fois) que fait paraître la SAF tous les ans depuis 1873. Au sommaire du numéro CXLIV (soit le n° 144), le dernier paru, vous pourrez lire, par exemple, les articles suivants :

  • Les voies antiques entre Quimper et l'Élorn revisitées (Autret Yvon)
  • La chapelle de Loc-Ildut en Sizun (Louis Chauris, Georges Provost, Michel Le Goffic)
  • René-Yves Creston : 40 ans de céramique (Levasseur Olivier)
  • Comment une relique de saint Tugdual en Bretagne, alias Tudwal au pays de Galles, a été apportée à la cathédrale d’Exeter dans le Devon ? (Vanuxeem Patrick)
  • Ker-Is ou la ville de l’Autre Monde. Historiographie d’une légende armoricaine (Hascoet Joël)
  • L’accès à la terre, clef de la richesse à Querrien au XVIIIe siècle (Guégan Isabelle)
  • Les procès des dunes de Sainte-Anne-la-Palud (Garrec Roger).

À noter que toutes les contributions publiées dans le Bulletin de la Société Archéologique du Finistère sont accompagnées d'un résumé en français, en breton (Diverradur) et en anglais (Abstract).

Remarque. Il manque une rubrique sur le site, me semble-t-il : l'organigramme de la société. D'autant qu'elle vient de changer de président. Un universitaire succède à un autre : le médiéviste Yves Coativy (photo de droite ci-dessous) vient en effet d'être élu à la tête de la SAF à la suite de l'archéologue Patrick Galliou (photo de gauche).

Pour contacter la Société Archéologique du Finistère par courriel : cliquer ici.

Galliou Patrick-2      Coativy Yves-1


14 février 2017

Les multiples trésors du breton

Jules Gros TBP Dictionnaire    Giraudon TBR Mimologismes

Jules Gros a, le premier, employé le terme "trésor" à propos du breton. À compter de 1912, il avait entrepris de retranscrire les gwerziou que chantait sa grand-mère et de noter dans des carnets les mots et expressions qu'utilisaient ses voisins en parlant le breton au quotidien à Trédrez-Locquémeau, dans le Trégor : il l'a fait jusqu'en 1968. Deux ans auparavant, il publiait le premier tome de son "Trésor du breton parlé". Les trois volumes réédités par Emgleo Breiz en 2010 et 2011 représentent 1642 pages au total : un travail monumental, qui de surcroît a été le premier concernant le breton à bénéficier d'une édition électronique, puisqu'il a été mis en ligne en même temps que paraissait la version papier.

Daniel Giraudon a publié à son tour un "Trésor du breton rimé". Il a fréquenté Jules Gros et il est comme lui un grand collecteur. Il s'est intéressé à la littérature orale, à la chanson sur feuilles volantes, aux contes. Mais aussi aux dictons, jeux verbaux, mimologismes et autres grivoiseries qui lui ont fourni notamment la matière de cinq volumes, également parus entre 2011 et 2014 chez Emgleo Breiz sous ce titre générique. Pas moins de 1 341 pages.

Bernez Rouz-5

Le trésor du breton écrit

Et voici que Bernez Rouz entreprend la publication d'un "Trésor du breton écrit" dans Dimanche Ouest-France. Il a fait presque toute sa carrière dans l'audiovisuel, et beaucoup pour les émissions en breton : RBO à Quimper, suivi d'un détour par Amiens, journaliste pour "An taol-lagad" à Brest, puis rédacteur en chef de France 3 Iroise, enfin responsable des émissions en langue bretonne de France 3 Bretagne.

Désormais à la retraite, il vient d'être élu président du Conseil culturel de Bretagne (plus exactement de la troisième mandature) et il prend donc le relais de son ami Martial Ménard, décédé en septembre dernier, pour la chronique "langue bretonne" du dimanche, dans Ouest-France. Je dis bien chronique "langue bretonne", et non chronique en langue bretonne, comme ça l'était il y a longtemps, du temps de Pierre-Jakez Hélias. Celle de Bernez Rouz a d'ailleurs été présentée comme une chronique "dédiée à la langue bretonne".

Du IXe au XXIe siècle : un voyage dans le temps

Depuis janvier, il nous fait donc partir à la découverte d'écrits rédigés tout ou partie en breton. Il a commencé par le manuscrit de Leyde, le plus vieux texte en breton connu (et peu connu cependant), puisqu'il date de l'an 800 environ. Il a poursuivi par la correspondance de guerre du sergent Henrio (le barde vannetais Loeiz Herrieu) lors du premier conflit mondial et par le poème satirique d'un recteur d'Ergué-Gabéric, émigré à Prague sous la Révolution, à l'encontre des montgolfières.

À chaque fois, le chroniqueur contextualise l'écrit en quelque phrases et reproduit des citations originales, qu'il accompagne d'une traduction. La version française oscille entre traduction littérale et extensive, et apparaît dès lors comme une aide à la compréhension. On n'est pas dans la didactique, et ce n'est pas non plus une publication scientifique. Ouest-France, il est vrai, est un média d'information.

D'où l'importance de la mise en page. Le texte breton est présenté en caractères gras (mais pas toujours, ce serait mieux) : il est dès lors facilement repérable. Du coup, ne serait-il pas possible d'en proposer les traductions en italique et dans un paragraphe distinct ? On y gagnerait en lisibilité.

En moins d'un mois, Bernez Rouz aura déjà fait voyager ses lecteurs dans  la longue durée du breton, du IXe au XXIe siècle. Dans sa chronique de dimanche dernier, il présente ainsi l'écrivain Yann Bijer comme "divinement inspiré" et son nouveau roman, "Bar Abba" (qui vient de paraître aux éditions Al Liamm) comme une "belle évocation historique". Parfait. Mais l'une des citations qu'il produit ("skarzhet e vefe ar vro eus e boblañs") m'a intrigué. Car le mot "bro" est bien féminin en breton, non ? Errare humanum est, et qui n'en a jamais fait ? Yann Bijer n'en est pas moins l'un des meilleurs écrivains actuels de langue bretonne, tant du point de l'écriture que de son inspiration.

Un blog en bonus

Bernez Rouz vient d'ouvrir un blog, en forme de bonus par rapport à sa chronique hebdomadaire dans Dimanche Ouest-France, sous la même appellation de "Trésor du breton écrit". Mais comme le blog s'affiche bilingue, il s'intitule aussi "Teñzor ar brezhoneg skrivet". La présentation varie d'un billet à l'autre.

L'intérêt du blog est double : d'une part, les extraits publiés (et traduits en vis-à-vis) sont plus longs, d'autre part sont fournies les sources et des indications bibliographiques en plusieurs langues, français et breton bien sûr, mais aussi en anglais, voire en tchèque.

Devri Martial Menard

Les trésors linguistiques

Le terme "trésor" est utilisé de longue date en français pour désigner des ouvrages d'érudition, des dictionnaires ou des encyclopédies : on a ainsi des trésors du latin et du grec, du Félibrige, et… du français. Le Trésor de la langue française a d'abord été publié en 16 volumes en version papier entre 1971 et 1994. Il est aujourd'hui en accès libre sous l'appellation de Trésor de la langue française informatisé. Le TLFi, c'est 100 000 mots et leur histoire et 270 000 définitions. Il existe aussi un Trésor de la langue française au Québec.

Martial Ménard a fait le choix d'un autre terme pour désigner son grand "Dictionnaire diachronique du breton", qu'il a mis en ligne quelques mois avant son décès : il s'intitule donc Devri [tout à fait, sérieusement], ce qui témoigne d'un projet volontariste et de longue haleine, puisqu'il l'a mené seul pendant plus de trente ans. Devri aussi est en accès libre sur internet et couvre la période qui va de la fin du moyen breton à la période contemporaine. La base de données contient plus de 60 000 entrées.

Jules Gros Dedi

Ma rencontre avec Jules Gros

Comme je faisais allusion à Jules Gros et à son Trésor du breton parlé au début de ce post, c'est pour moi l'opportunité de préciser que je l'ai rencontré dans le cadre de mon activité professionnelle. Je suis ainsi allé l'interviewer pour la radio lors de la parution du "Style populaire" en 1976 sous l'égide de Barr-Heol et de la librairie Giraudon. Je suis impressionné toujours aujourd'hui par la déférence qu'il avait manifestée ce jour-là à mon égard, alors que j'étais bien plus jeune que lui et que je n'avais pas sa connaissance du breton. Je m'autorise à retranscrire ci-après la dédicace qu'il avait placée en page de garde de la première édition de cette troisième partie du Trésor du breton parlé.

  • D'an Aotrou Fanch Broudig, Prezeger ar radio, a laka e boan hag e holl galon da skigna ar Brezoneg dre ar vro, evid ma chomo hon yez enoruz en e sav ac'hann da fin ar bed. Trugarez dezañ ! Gand ma gourc'hemennou kalonekañ.
  • À Monsieur Fanch Broudig, speaker de la radio, qui s'investit de tout cœur pour la diffusion de la langue bretonne dans ce pays, pour que notre honorable langue se maintienne jusqu'à la fin du monde ! Avec mes compliments les plus chaleureux.

13 février 2017

Original : des pocket-films en breton

filmou-chakod

Le pocket film est un film très court réalisé avec un téléphone portable, une caméra de poche, un petit appareil photo numérique, une GoPro…

Sachez que Daoulagad Breizh lance un nouveau projet en partenariat avec Emglev Bro Douarnenez : un concours de pocket-film en breton. Pourquoi un tel concours ? Les organisateurs l'expliquent dans les termes suivants :

  • Depuis une dizaine d’années maintenant, la création de la plateforme de vidéos en ligne Youtube et l’arrivée de la caméra sur les téléphones portables ont bouleversé le paysage audiovisuel. Aujourd’hui, tout le monde peut produire et diffuser des vidéos. Face à cette profusion d'images, donner sa place à la langue bretonne via ces nouveaux outils nous paraît essentiel. Nous souhaitons susciter des envies de création en langue bretonne à travers une pratique audiovisuelle contemporaine et accessible.

Daoulagad Breizh propose aux établissements scolaires qui le souhaitent un accompagnement à la réalisation de pocket films : ceux qui sont intéressés doivent les contacter au plus vite. Cet indice et un ou deux autres disent bien que les jeunes sont très clairement le public ciblé, ce qui est parfait : si vous connaissez des jeunes bretonnants (ou brittophones), invitez-les à participer. Mais Daoulagad l'écrit : "tout le monde" peut aujourd'hui produire ses vidéos. Il n'est donc pas interdit à d'autres de tenter leur chance. 

Date limite pour l'envoi des films : le 22 mars.

Puis rendez-vous le samedi 8 avril à la MJC de Douarnenez pour la projection des films sélectionnés et d'autres surprises, non précisées.

Ce serait bien de penser à mettre tous ces filmou-chakod en ligne ensuite, pour que tout le monde puisse en profiter.

Contact  : Daoulagad Breizh

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11 février 2017

Le téléphérique et Les Capucins en janvier : j'y étais

Téléphérique-1

Le journal m'apprend qu'à Brest le tout nouveau téléphérique a été emprunté par plus de 77 000 passagers en janvier dernier, considéré comme le premier mois complet d'exploitation "normale" (quoique…), soit 1 500 voyageurs par jour en semaine et 4 700 chaque jour de week-end.

Et que la toute nouvelle médiathèque des Capucins est fréquentée par plus de 16 000 personnes par semaine depuis son ouverture. Ah ! Je ne vous l'ai pas précisé : "Le journal", à Brest comme à Plougastel, c'est Le Télégramme, évidemment (en pages de Brest, édition du 10 février).

Téléphérique-2     Téléphérique-3

J'ai contribué aux statistiques puisque je m'étais inscrit, avec deux bons camarades, pour la première visite guidée de la médiathèque le 19 janvier. À condition de pouvoir y aller par le téléphérique. Je n'aurais pas fait l'un sans découvrir l'autre. C'est bluffant.

Le téléphérique est très agréable, même en position debout. Il est aussi très rapide : on a à peine le temps de regarder à droite, à gauche, devant, derrière, en haut, en bas (et en bas, c'est la Penfeld), le pont de Recouvrance, l'autre rive de la rade à l'horizon, les immeubles tout près… On prend deux ou trois photos, on est déjà arrivé.

En dehors du besoin que l’on peut avoir de le faire pour ses déplacements, il faudrait le prendre plusieurs fois, ce premier téléphérique urbain de France, pour tout bien voir, en fonction de l'heure, de la lumière et du temps qu'il fait. Quand on en descend, on reste regarder la cabine qui repart. Quand on veut repartir, on regarde celle qui arrive. Par temps de ciel bleu, c'est parfait. C'est forcément mieux que d'y aller en voiture.

Capucins-1 Capucins-3 Pontaniou-1

Les Capucins ? L'espace impressionne, du dedans comme du dehors. Dehors, on est juste face au bagne de Pontaniou. Dedans, des machines ont été laissées en place, pour que le site reste un lieu de mémoire ouvrière. Jeudi 9 février, Charlotte Heymelot donnait la parole à Gérard Cabon, que je connais bien, sur toute une page d'Ouest-France (édition de Brest) : c'est là que se trouvaient les Ateliers, raconte-t-il, et les ouvriers savaient tout faire, de la petite vis de 4 à l'hélice de 20 mètres.

L'espace est loin d'être tout occupé aujourd'hui. Une banque annonce l'implantation prochaine d'une pépinière de start-up. D'autres projets sont en gestation. La médiathèque François-Mitterrand-Les Capucins est ouverte depuis le 10 janvier déjà.

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Apparemment, tout le monde trouve plus simple de dire "Les Capucins". Le lieu est attrayant, c'est le moins qu'on puisse dire. La preuve ? Quelque 2 500 visiteurs par jour, des centaines de nouveaux adhérents, la venue d'un nouveau public jeune…

La raison ? Le cadre, les différents niveaux, la luminosité, les livres en accès libre à lire sur place ou à emporter, les CD et vidéos à portée de main, les BD et les jeux pour les jeunes… Bref, un lieu assez unique, plein de ressources et de promesses. Un lieu à découvrir, où passer du temps, où revenir…

Et puis autre chose : la médiathèque est bilingue. Elle s'appelle "Mediaoueg François-Miterrand-Ar Gapusined" en breton : c'est écrit sur la porte d'entrée. Le fléchage, les inscriptions sur les rayonnages sont en breton et en français : quand l'une des langues s'affiche en gros caractères, l'autre au-dessus l'est en plus petit. Il n'y a que l'automate qui n'est pas encore bilingue.

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Trois des bibliothécaires connaissent le breton. Lors de ma visite, j'ai croisé Efflam et Pascale sur place. J'ai pu joindre Klervi au téléphone : elle travaille davantage dans les réserves. Sur Arvorig FM, elle expliquait il y a quelques jours que 500 titres en breton pour adultes sont accessibles en salle, sans parler des livres pour enfants et des BD pour les jeunes. Il sera intéressant de voir d'ici quelques mois comment vivra le fonds dans ce nouveau dispositif.

Les bretonnants des Capucins avaient travaillé en amont sur la terminologie. L'Office public de la langue bretonne a prescrit des corrections. Il y a eu des discussions avant validation. Si des termes comme "mor" [mer] ou "c'hoariou" [jeux] vont de soi, j'ai découvert "sinema" (ce qui m'a paru innovant par rapport à ce que proposent habituellement les dictionnaires et que je n'ai pas besoin de traduire) alors que l'auditorium (en français comme en anglais) devient "selaouva" en breton. Par contre l'espace "6-tonnes"  a une dénomination invariable dans les trois langues. Il faut absolument aller sur place pour découvrir ce qu'elle représente : c'est une démarche singulière et une belle histoire.

J'oubliais : le téléphérique aussi parle (un peu) breton ! Écoutez voir.

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08 février 2017

Le Havre, ville bretonne… depuis cinq siècles

Armen Le Havre

En couverture, une très belle photo de l'église Saint-Joseph surplombant la ville de nuit, par Jacques Basile, que la revue Armen présente comme le premier monument du Havre que l'on voit an arrivant de la mer. Ce numéro 216 a dû en surprendre quelques-uns, car Le Havre est tout de même la ville la plus importante de Normandie, avec plus de 170 000 habitants aujourd'hui, et le premier port de France pour le trafic de conteneurs.

Mais pourquoi donc la revue bretonne parle-t-elle du Havre ? Il y a deux raisons. La première c'est que la ville fête cette année le 500e anniversaire de sa fondation, par décision du roi François 1er le 8 octobre 1517. D'ailleurs, le coup d'envoi des festivités prévues pour cet anniversaire a été donné hier soir avec l'illumination des deux grandes cheminées de 240 m de haut de la centrale thermique EDF, implantée sur le port et que l'on peut voir à cinquante kilomètres à la ronde.

"Au Havre on rencontre des Bretons partout…"

La deuxième raison – et Armen le met bien en évidence - c'est que l'histoire de la ville et du port du Havre est intimement liée à celle des Bretons depuis le début. Quand sont entrepris les travaux de construction du port en 1518, plus de la moitié des ouvriers viennent en effet de Bretagne. D'après Thomas Perrono, il ne s'agit alors que d'une migration temporaire. Les Bretons y retournent trois siècles plus tard, après 1820, cette fois pour prendre part à l'agrandissement du port.

Le rythme d'arrivée des Bretons s'accélère à la fin du XIXe siècle, puisqu'ils représentent jusqu'à près de 10 % de la population en 1891 et qu'il en sera ainsi jusqu'à la dernière guerre. L'auteur reproduit un témoignage selon lequel "au Havre on rencontre des Bretons partout où l'on a besoin de bras vigoureux". La presse parle de "la petite Bretagne havraise". Des bacheliers s'y installeront encore par la suite, après avoir obtenu leur première affectation de fonctionnaire.

"Les Bretons sont devenus des Havrais"

La ville attire donc des milliers de Bretons à la recherche de travail et Isabelle Letélié raconte comment le quartier Saint-François était devenu "leur fief". Mais cet îlot breton n'est pourtant plus ce qu'il était. D'après l'historienne du Havre, "les Bretons sont devenus des Havrais" et "c'est au cœur des habitants que se niche désormais la mémoire vive de la Bretagne". Si la Saint-Yves se fête encore, il n'y aurait plus de fest-noz, écrit-elle encore (page 15). Étonnant, car il est dit un peu plus loin (page 28) que l'association "Bretagne accueil" avec son bagad et son cercle celtique en organise "régulièrement".

Thomas Perrono n'en doute pas : "Le Havre conserve, encore de nos jours, une part de bretonnité." Isabelle Letélié admet elle-même que près d'un tiers de Havrais auraient aujourd’hui des ascendances bretonnes.

Le site Normandie-actu avance quant à lui le chiffre de 70 000 Havrais d'origine bretonne, en précisant d'après l'universitaire John Barzman qu'ils sont surtout venus du Trégor. Les Bretons du Havre, d'après leur président sur le même site, continuent de s'intéresser à la culture bretonne, mais l'apprentissage de la langue bretonne, là-bas, lui semble "inutile".

"Un seul sait à la fois le breton et le français"

Il est vrai qu'on n'en est plus à l'époque où "le quartier [Saint-François] résonnait du parler breton", avec une chapelle desservie par un ecclésiastique venu de Bretagne et "réservée" en quelque sorte aux bretonnants. S'appuyant sur l'article publié par Paul Sébillot dans la Revue d'ethnographie en 1886, Thomas Perrono fait état de 3 000 Bretons installés au Havre à cette date. Dans l'esprit du folkloriste, il ne s'agit en réalité que des Bretons bretonnants et lui-même se réfère à un article d'un certain Léon Brunschwigg dans le Phare de la Loire du 14 novembre 1878.

Il semble bien qu'à cette date ces Bretons bretonnants soient certes assez nombreux dans le "quartier spécial" que serait Saint-François, en pleine zone portuaire, mais ils s'installent surtout dans le quartier de l'Eure (ce que précise bien Armen). Il n'est pas sans intérêt pourtant de citer intégralement le texte de Sébillot, pour restituer l'atmosphère de l'époque. Je reproduis le texte d'après la Revue d'ethnographie de 1886.

  • Car le quartier de l'Eure, écrit-il, est "situé à l'extrémité de la ville, du côté d'Harfleur, quartier de raffineries et d'usines, où, sauf pour affaires, les citadins ne mettent jamais le pied. Est-il besoin d'ajouter que les Bretons, presque tous employés comme manœuvres dans ces usines, viennent, de leur côté, rarement en ville, sauf le dimanche, où ils se promènent par bandes de quatre ou cinq personnes dont une seule sait à la fois le français et le breton. Les femmes ont conservé le costume national, la coiffe et la jupe de serge bleue garnie de velours. Ils sont en général originaires des Côtes-du-Nord."

2-Ouvriers DH-web © collection Daniel Haté 

Ouvriers au travail, port du Havre. © Collection Daniel Haté. Remerciements à la revue Armen.

La dure condition des migrants

Au Havre, à la fin du XIXe siècle, les Bretons apparaissent effectivement comme les migrants et comme les prolétaires de l'époque. Ils migrent là où ils savent qu'ils vont trouver du travail (et le dossier d'Armen fournit des précisions sur les conditions très dures dans lesquelles ils le font). La plupart d'entre eux y arrivent en ne sachant que le breton et ne connaissent donc pas le français : l'école obligatoire, ce ne sera qu'après 1882. Pour sortir en ville, ils continuent de se vêtir comme ils le faisaient dans leur pays d'origine. Ils connaissent la ségrégation sociale, vivent et travaillent dans les quartiers, à la périphérie de la ville. Ça ne vous rappelle rien ?

Et pourtant, ces Bretons-là se sont intégrés au fil du temps et sont devenus des Havrais (voir ci-dessus). Forcément, ça ne s'est pas fait en quelques semaines.

La troisième ville des Bretons émigrés

Et c'est ainsi qu'après Paris et New York, Le Havre est aujourd'hui la troisième ville au monde où l'on compte le plus grand nombre de Bretons émigrés. Un autre indice en témoigne, puisqu'elle s'appelle "An Haor" ou "An Haor nevez" en breton. Elle fait partie de ces villes françaises qui ont une dénomination bretonne de longue date, comme Paris (Pariz), Dunkerque (Dukark), Bordeaux (Bourdel)…

Armen en parle aussi

Une ligne maritime entre Morlaix et Le Havre : elle a été ouverte en 1839 par Édouard Corbière (le père de Tristan et l'auteur du "Négrier"). Pourquoi donc ? Il était alors bien plus rapide d'y aller par voie de mer que par la route, d'autant qu'à partir du Havre on pouvait descendre la Seine jusqu'à Paris.

La grande aventure des "taxis bretons" : dans la seconde moitité du XXe siècle, ils conduisaient les marins du Trégor au Havre avant leur embarquement et les ramenaient chez eux à leur retour. Il aurait été intéressant à cet égard de compléter la bibliographie du dossier par une filmographie. Car le réalisateur Thierry Compain, qui termine actuellement son 20e film, en a tourné deux, dont l'un est précisément intitulé "Les taxis bretons" (45'), l'autre en étant la version en langue bretonne, "Goulou en noz" [Lumière dans  la nuit] (26'), tous deux coproduits par Abacaris Films et France 3 en 2003, si je ne me trompe.  

"Marin sur le Normandie" : à lire également dans ce dossier un article d'Hubert Chémereau sur le célèbre paquebot, à partir du livret de navigation d'un marin trégorrois, Pierre Le Borgne.

Pour en savoir plus

Le n° 216 d'Armen sur "Le Havre, ville bretonne" est disponible en kiosque, sur le site internet www.armen.net, ou par contact e-mail. Sur le site, vous pouvez également consulter le sommaire complet de ce n° 216.

06 février 2017

Quand deux éminents interviewers se font eux-mêmes interviewer…

Oufipo-1

Cela se passait hier après-midi, à Brest, dans le cadre du festival "Longueur d'ondes", sur la scène de la mythique salle du Vauban. Ce festival de la radio et de l’écoute, qui se déroule chaque année depuis 17 ans, se présente comme une manifestation "unique en son genre" pour écouter de la radio dans le noir (plus exactement dans la pénombre) et rencontrer des grandes voix d’hier, d’aujourd’hui et de demain. D'après les déclarations de son président, Laurent Le Gall, à Steven Le Roy dans Le Télégramme de ce matin, c'est un festival éclectique, qui aura attiré cette année plus de 10 000 auditeurs, dont la moitié venant d'au-delà du Finistère (quand même !)

Une performance, dit le président de "Longueur d'ondes", qui "fait mentir celles et ceux qui pensent que l'on est régenté par le zapping." Le même ajoute avec un peu d'emphase que "la société d'écoute, celle qui est fascinante […] est composée des marathoniens de l'attention". Soit. Je n'ai pourtant pas eu l'impression que les auditeurs présents dans la salle ont produit un effort à ce point surhumain.

Lebrun Jean-1    Laurentin Emmanuel-1

Des finistérités potentielles ? Mais oui…

Il est vrai que les deux "grandes voix" constituant le plateau du Vauban, à ce moment précis, n'étaient autres que Jean Lebrun et Emmanuel Laurentin. Le premier, vous le savez sûrement, présente ‘La marche de l’histoire’ tous les jours de la semaine à 13h30 sur France Inter. Et le second se retrouve tous les matins à 9h10 sur France Culture pour animer ‘La fabrique de l’histoire’.

Ils n'étaient pas seuls, car face à eux se trouvaient deux des voix d'Oufipo. Oulipo ? Non, j'ai bien dit Oufipo. Et vous ne connaissez pas Oufipo ? C'est l'ouvroir des finistérités potentielles. Tout un programme. Allez donc sur leur site : vous pourrez y écouter à satiété – je dis bien "écouter" et à satiété - des portraits, des entretiens, des rencontres, des conférences, des pépites, de la fiction… Oufipo est "une plateforme sonore locale", ce qu'ailleurs on qualifie de webradio. Mais dans le Finistère, on est au bout du monde, et on ne dit pas toujours les choses comme ailleurs.

Le passé, c'est toujours le présent

Entre Jean Lebrun et Emmanuel Laurentin, l’échange a été très sympa, d'autant que ces deux-là se connaissent bien puisqu'ils ont travaillé ensemble à Culture-matin. Et s'ils étaient au Vauban, c'est en fait pour l'enregistrement public d'un programme pour Oufipo – je ne sais pas lequel ni s'il se retrouvera dans la case 'entretien' ou dans une autre. L'émission était très bien préparée, avec insertions de surprenantes archives sonores. Le questionnement manquait peut-être d'un peu de spontanéité ou de réactivité, mais les interviewés savent jouer au ping-pong sonore.

Ils étaient invités, en fait, à s'exprimer sur leur parcours : anecdotes à l'appui, ils ont allègrement croisé leur biographie, aussi bien professionnelle qu'intellectuelle.

  • Jean Lebrun, Breton de Saint-Malo et se revendiquant tel, a travaillé en presse écrite, à Combat et à La Croix, avant de rejoindre France Culture, puis France Inter.
  • Emmanuel Laurentin, originaire de la Vienne, s'est très vite retrouvé à la radio, dans la matinale de Jean Lebrun.

S'ils ont une solide formation universitaire, ni l'un ni l'autre n'ont apparemment suivi de cursus pour devenir journalistes – j'en connais d'autres comme ça. Mais ils sont très fermes sur leur éthique de radio : ils ne visent pas à s'exprimer "au nom du peuple" (ce qui est un peu trop tendance en ce moment), mais à lui donner la parole, à être "avec le peuple". Et ils sont convaincus que parler d'histoire et du passé, c'est aussi beaucoup et de toute façon parler du temps présent. Ce qui, si j'en crois Le Monde "Idées" daté de samedi 4 février, est aussi la préoccupation des jeunes historiens d'aujourd'hui.