photoblog_brutdemer08J'ai assisté il y a une dizaine de jours à la soutenance de Jean-Claude Le Ruyet (voir message du 14 décembre). Je rappelle tout d'abord l'intitulé de cette thèse :
Parole, liaison et norme. Étude présentée dans le cadre d’un corpus de quatre règles de prononciation pour le breton des écoles.
Il me semble qu'elle est effectivement importante, puisqu'elle est sans doute la première à analyser d'un point de vue linguistique le breton tel que le parlent aujourd'hui les élèves qui l'apprennent dans les différentes filières bilingues. D'une part, elle s'appuie sur un corpus unique d'enregistrements. Il est bien connu d'autre part que l'intercompréhension ne va pas toujours de soi entre ces jeunes locuteurs et les bretonnants qui ont le breton comme langue première (et qui s'expriment le plus souvent dans ce que les sociolinguistes définissent comme un badume, c'est-à-dire un parler local).
Reste à savoir quelle incidence peut avoir une telle recherche. Si les membres du jury ont tous reconnu la justesse du constat et la pertinence de l'analyse (voir ci-après mon compte rendu de la soutenance), la question des transformations qu'il serait concrètement  judicieux de mettre en œuvre sur le plan de la graphie ou d'un point de vue pédagogique n'a été discutée que de manière assez feutrée.
Les enjeux qui ont été pointés sont pourtant réels. Il ne faudrait donc pas que ce soit une thèse pour rien : pour l'avenir de la langue bretonne, ce serait sûrement dommage. Cela dépendra dès lors de la manière dont le nouveau Docteur-es-lettres parviendra à faire partager ses constats et préconisations. Ce ne sera sans doute pas une mince affaire. Le fait est qu'il propose, me semble-t-il, une approche originale et renouvelée d'une question historiquement complexe.

Le résumé de la thèse
Jean-Claude Le Ruyet a bien voulu me transmettre le résumé de sa thèse, que voici :
Cette thèse est une étude sur les quatre règles de base qui pourraient constituer un corpus cohérent pour l’enseignement du breton. Les trois premières, concernant les mots en eux-mêmes, sont présentées dans le premier volume : accent tonique, longueur sous l’accent et dévoisement de la consonne en finale absolue. La proposition d’un accent unique standard est la clef réaliste qui permet de donner cohérence à l’ensemble.
Le second volume traite des phénomènes de sandhi. Après une large enquête menée dans les écoles bilingues du CE2 au Lycée, de Mai 2007 à Avril 2008, on constate une pénétration importante du modèle français dans la prononciation scolaire. Sont mis en évidence plusieurs points faibles de l’enseignement du breton :
1) plus de 50% des ouvrages répertoriés ne mentionnent pas la question des liaisons, fonctionnant pourtant le plus souvent à l’inverse du français.
2) Ce qui intervient pour beaucoup dans l’extension des liaisons “à la française” chez les apprenants, est la différence faite à la finale, depuis 1901, entre les substantifs et les autres espèces de mots. Cette décision, qui ne tenait pas compte de l’existence de deux sortes de suffixes en breton, les neutres et les durcissants, entraîne en effet une multiplication artificielle des consonnes sourdes visuelles en finales. On peut mesurer aujourd’hui les conséquences de cette décision sur le terrain.
3) Outre son impact sur les liaisons compte tenu de l’effet Buben, la décision de 1901, reconduite jusqu’à l’accord orthographique de 1941, désorganise aussi le décodage de la longueur de la voyelle sous l’accent dans bon nombre de mots, autres que les substantifs.
La thèse pose donc clairement la question de la pertinence de cette règle vieille de plus d’un siècle, à l’heure où l’enseignement du breton tente de se structurer.
Les mots-clefs sont les suivants : accent tonique, breton, effet Buben, liaisons, modèle, normes, prononciation.

La soutenance
Après avoir fait état de son itinéraire et de sa démarche, J.C. Le Ruyet a tout d'abord noté, lors de sa soutenance, la quasi-absence de la question des liaisons en finale dans les manuels de breton. Ayant questionné et enregistré 226 élèves dans 12 écoles primaires, 9 collèges et 4 lycées, ainsi que 28 adultes ayant appris le breton, il a pu analyser l'influence du français sur la prononciation des nouveaux locuteurs, mais aussi les effets pervers de l'orthographe de 1941. D'un point de vue pratique, le problème est, dit-il, le suivant : comment enseigner le breton dans les écoles et comment, pour bien apprendre le breton, se défaire du français langue maternelle ?
Parmi les membres du jury, Francis Favereau, le directeur de thèse, est le premier à intervenir. Il observe que le problème de la qualité du breton a été peu abordé jusqu'à présent, alors que la question de l'authenticité est une question importante pour toute langue minoritaire en Europe. Il considère que la problématique étudiée dans la thèse est bien posée et que la question est pertinente en raison du déphasage entre langue écrite et parole.
Pour ce qui est du sandhi (modification phonétique intervenant dans le cours d'un énoncé, concernant par exemple en breton la consonne finale avant voyelle), on ne peut, aux yeux de F. Favereau, faire reproche aux méthodes de breton de ne pas avoir anticipé le problème avant qu'il n'apparaisse : on aurait alors soit de mauvais enseignants, soit une mauvaise orthographe. Or, dans un cas de contact linguistique en situation inégale, il y a un effet mécanique d'une prosodie sur l'autre : la prosodie des apprenants de breton est forcément marquée par la langue majoritaire. Ces contraintes, dit-il, sont normales, mais améliorables.
Rhisiart Hincks, de l'Université d’Aberystwyth au Pays de Galles, est le seul membre du jury à s'être exprimé en breton, ce qu'il trouvait plus commode. La question du vocabulaire et de la compréhension lui paraît être première avant celle de la prononciation. Par ailleurs il redoute le désordre que pourraient générer des modifications de l'orthographe. L'impétrant rétorque que l'orthographe n'est qu'un outil au service de la langue et que régler la question de la liaison devant voyelle n'apporterait que des avantages et une réelle simplification.
Pierre-Yves Lambert reconnaît que la thèse est argumentée, mais se demande comment faire accepter dans l'enseignement les quatre règles qui y sont méconnues jusqu'à présent.
Hervé Le Bihan estime que la thèse se situe exactement au niveau de ce dont on a besoin : une évaluation du breton. Les quatre règles étudiées dans la thèse lui paraissent refléter une vision normative des choses : il faut, dit-il, régler la cacophonie des usages, car les prononciations sont symptomatiques du contexte de la langue.

Jean-Claude Le Ruyet a été admis comme Docteur-es-lettres,
avec mention très honorable et les félicitations du jury à l'unanimité.

Pour contacter directement Jean-Claude Le Ruyet : mail