Didier Caraes est depuis trois ans chargé de cours de breton à l’Université de Paris 8. Il vient de publier dans la revue Glottopol un article intitulé : Le silence dissonant des brittophones. Ou pourquoi les brittophones ont-ils cessé de parler leur langue maternelle à leurs enfants au sortir de la Seconde Guerre Mondiale ?
L’auteur précise d’entrée de jeu que son article n’a pas à proprement parler de visée scientifique, mais que ce n’est pas pour autant un point de vue militant. Dans une première partie il présente un témoignage personnel et il pose un ensemble de questions dans la seconde partie.
Didier Caraes, qui a passé sa jeunesse en Bretagne dans les années 1980, a d’abord perçu le breton non comme une langue, mais comme une énigme. Ses parents le parlaient comme une langue secrète, mais ne le lui parlaient pas. Son regard sur le breton change quand il va à Paris et fait la connaissance de gens venus d’ailleurs et parlant eux-mêmes d’autres langues. S’étonnant de ne rien savoir de celle de ses parents, il décide de l’apprendre et découvre d’eux "une dimension qui [lui] était jusque là inconnue."
La suite, il le raconte lui-même dans les termes suivants : "ces échanges en breton au sein de la famille ont tourné court : je leur étais inintelligible car mon breton était celui des livres, ma syntaxe et ma phonologie étaient françaises… Quant à leur breton, ce n’était justement pas celui des livres… Désormais, je ne parle breton qu’avec les nouvelles générations de brittophones qui ont appris le breton à l’école, dans les cours du soir, à l’université et qui ont les mêmes défauts de syntaxe, de prononciation que moi (nous sommes donc mutuellement intelligibles)." Le constat a l'intérêt de la spontanéité et souligne l'étonnant paradoxe auquel d'autres ont déjà été confrontés : la difficulté, sinon même l'impossibilité de communiquer et d'échanger avec ses proches dans la nouvelle langue apprise alors même que le but était précisément d'établir avec eux grâce à elle un nouveau type de communication et de relation. C'est comme si l'on se trouvait en présence de deux langues juxtaposées qu'on nomme cependant l'une et l'autre "breton".
Le questionnement dont D. Caraes fait état dans la suite de son article ne porte pas sur la dichotomie qu'il vient de mettre en évidence. Ce qu'il veut comprendre c'est pourquoi les bretonnants de la génération de ses parents ont fait le choix d'élever leurs enfants dans une autre langue que la leur. Il cite assez longuement divers témoignages collectés dans le Léon par des sociologues, que ce soit Anne Guillou, Ronan Le Coadic ou Fañch Elegoet. Il fait appel aux récits de voyage du XIXe siècle comme aux albums de Bécassine. Il a interrogé, trop brièvement, des membres de sa famille sur ce changement qu'ils interprètent, dit-il, "comme autre chose qu'un changement linguistique… Ils n'ont pas changé de langue, ils ont changé de monde […]. Pour eux, il y a changement linguistique parce qu’il y a changement de société et espoirs d’autres rapports sociaux où ils trouveraient une place plus favorable."
L'auteur observe également qu'il y a "ambivalence" de l'idéologie, des discours ainsi que des pratiques vis-à-vis de la langue bretonne. Mais ses références à l'histoire ne sont pas toujours exactes. Il prétend par exemple que ni le parlement ni les gouvernements n'ont adopté au cours du XXe siècle "de politiques linguistiques explicitement oppressives contre les langues régionales." En 1902 pourtant, le gouvernement d'Emile Combes, approuvé par la Chambre des Députés, a bel et bien interdit la prédication en breton dans les églises de Basse-Bretagne : le linguiste Albert Dauzat lui-même reconnaîtra plus tard qu'il s'agissait d'un "acte fâcheux de violence." Il est vrai, par contre, qu'avec le vote de la loi Deixonne en 1951 "l'étau institutionnel se desserre" quelque peu sur les langues régionales.
L'article, en abordant trop succinctement quantité de problématiques et de concepts, est un peu disparate. Celui de "l'inaudibilité de la langue bretonne en Bretagne même" aurait ainsi gagné à être étayé. Même si différents travaux de sociolinguistique avaient déjà bien établi les faits, il n'est pas si facile de répondre à la question que posait Didier Caraes dans son introduction, ni de mettre cette question en perspective par rapport aux différents "états" de breton qu’on observe aujourd’hui en Bretagne : pourquoi "ce silence" de la part des locuteurs au moment où s'est effectué le changement de langue ?

GlottopolL’article de Didier Caraes est paru dans le numéro 16 de Glottopol, une revue de sociolinguistique en ligne éditée par l’Université de Rouen, qui depuis Louis Guespin et Jean-Baptiste Marcellesi a été en pointe dans le domaine de la sociolinguistique. Aujourd'hui, les chercheurs de Rouen étudient notamment les pratiques et les représentations langagières dans des situations de plurilectalisme (pluralité des langues, des variétés, des usages).
Le numéro 16 de Glottopol a pour thématique : Minorités linguistiques et francophonies en perspective. Les contributions présentées ici sont issues d'un colloque qui s'est tenu sur le même thème à Québec en 2008. Dans son introduction, François Charbonneau souligne que la comparaison des phénomènes linguistiques minoritaires n'est pas aussi répandue qu'elle devrait l'être. Il observe également avec justesse que les questions qui se posent en Bretagne se retrouvent un peu partout sur la planète (et vice-versa !).
Dans ce numéro, Bernard Cerquiglini s'intéresse ainsi au français, langue régionale de Louisiane (avec des allusions aux langues régionales en France métropolitaine), ou comment la langue française se retrouve face au défi de la diversité, par l’expérience de la minorité. Les autres situations qui sont traitées dans ce volume concernent l'Italie et la Belgique, le Brésil, la Suisse, l'Afrique du Sud et le Québec.
Les articles sont téléchargeables à l'adresse : http://www.univ-rouen.fr/dyalang/glottopol/