On parle tellement de la mort des langues qu'on ne se doute même pas qu'il s'en invente, peut-être pas souvent, mais de temps en temps quand même. Mon attention a ainsi été attirée il y a quelques jours sur ce qu'en portugais on appelle le "portunhol", en espagnol le "portuñol" et en français le "portugnol". C'était dans Le Monde du 20 juillet, sous la signature de Jean-Pierre Langellier pour l'ultime lettre qu'il y écrivait d'Amérique du Sud et qu'on peut retrouver sur internet.
Qu'est ce donc que le "portugnol" ? J.P. Langellier nous apprend avec sensibilité qu'il s'agit d'un langage hybride d'Amérique du Sud, qui emprunte aussi bien au portugais qu'à l'espagnol. Il est en vogue là-bas : il "séduit à sa manière - spontané, chaleureux, créatif. Il ne prétend pas être une langue à part entière. Mais le rabaisser à l'état de sabir serait trop dédaigneux. C'est un dialecte sauvage qui s'invente chaque jour au gré des rencontres, de la volonté d'échange et du désir de communiquer."
On le parle dans la région de "la triple frontière", entre Argentine, Brésil et Uruguay, et plus au sud on l'appelle d'ailleurs "fronterizo" de part et d'autre de la frontière entre ces deux derniers pays. Ce sont bien évidemment les commerçants, les voyageurs et autres touristes qui "inventent" ce nouveau parler, tout simplement pour se faire comprendre les uns des autres. Ce qu'il y a d'inattendu n'est pas que des linguistes s'y soient intéressés, mais que des écrivains ont commencé à publier en "portugnol". Et sur internet, ça fonctionne encore plus !
J'ai demandé à un ami breton et hispanisant, qui a vécu quelques années au Brésil il y a quelque temps de cela, ce qu'il en pensait. Voici son témoignage :

  • J'ai connu tout de suite l'existence du "portunhol" quand je suis arrivé au Brésil : comme j'avais fait des études d'espagnol, je commettais pas mal d'erreurs, des interférences entre les deux langues quand je parlais portugais au début. Les Brésiliens me disaient "ah, mais ce n'est pas grave, vous parlez portunhol, on vous comprend très bien." Mais moi, en bon puriste marqué de façon indélébile par sa formation classique, je voulais m'exprimer de façon irréprochable que ce soit dans une langue ou dans l'autre, et j'étais mortifié si je n'y parvenais pas. D'autant plus que c'était dans un cadre universitaire et que j'étais prof et non pas un touriste dans la rue ou au marché...
  • Ce n'est pas à toi, Fanch, que je vais apprendre que dans toute société, on est tout de suite jugé sur sa façon plus ou moins "correcte" de s'exprimer. Les enfants de la région des "Trois frontières", lorsqu'ils vont à l'école, apprennent l'une des deux langues selon le pays où ils se trouvent. Ils poursuivent leurs études dans cette langue, qu'il n'est pas question de mélanger avec celle des voisins : les enseignants sont très pointilleux là-dessus. L'autre langue, ils peuvent la parler éventuellement aussi, plus ou moins bien, ou sous forme de "portugnol". Car leur seconde langue, dans le cadre scolaire, est plutôt l'anglais.
  • Mais le « portugnol » ou « portunhol », qui court les rues et les chemins, lui, n'est enseigné nulle part. C'est bien un "sabir", contrairement à ce que dit l'article. Ce qui fait que ses locuteurs sont classés immédiatement dans la catégorie des gens ayant été peu scolarisés. Même si maintenant, certains écrivains l'utilisent, parce qu'ils ont trouvé ce moyen de se faire remarquer... Personnellement, je ne crois pas beaucoup à la littérature « portugnole » qu'évoque l'auteur (mais j'avoue que je n'en ai rien lu non plus...). J'ai du mal à imaginer qu'on puisse exprimer des idées ou des impressions très fines dans une langue qui ne se rattache pas à une longue tradition littéraire et dont le lexique et la grammaire restent de toutes façons plus ou moins arbitraires et aléatoires...
  • Sur le plan littéraire, on peut descendre à la fois de Cervantès et de Camoëns.
  • Sur le plan linguistique, on ne descend à mon avis que de l'un des deux.
  • Mais ce rejet du portugnol de ma part serait certainement jugé injustifié par beaucoup, comme l'opinion d'un vieux cuistre traditionaliste, pétri d'académisme, fermé à l'innovation et incapable d'apprécier l'éclosion des nouvelles fleurs linguistiques... Tu trouveras toujours facilement plein de gens à l'esprit "ouvert" et "moderne", favorables au "métissage" fusse-t-il linguistique, qui soutiendront énergiquement le contraire et trouveront forcément "géniales" les productions de ces auteurs... Ils ont peut-être raison...

Pour en savoir plus :
Jean-Pierre Langellier. La Langue de la triple frontière. Le Monde du 20 juillet 2011. Disponible sur internet.