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Cette réflexion est l'œuvre d'Armelle Faby-Audic et elle porte sur la pratique de la langue bretonne à Arradon, commune littorale du Morbihan, tout au long du XXe siècle. On peut dire d'emblée qu'elle a fait preuve de constance et de persévérance. Elle a en effet consacré son mémoire de maîtrise en 1984, sous la direction de Jean Le Dû, à un recueil d’ethnotextes réalisé à partir d’enregistrements d’une grand-tante bretonnante à Arradon. Son DEA, l’année suivante, portait sur le lexique breton de la même locutrice.

Parallèlement, Jean Le Dû l'avait amenée à enregistrer d’autres bretonnants de la région vannetaise, notamment dans le cadre d’un projet d’atlas linguistique maritime qui n’a jamais vu le jour, mais qui lui a permis d’engranger de précieux témoignages.

Après une interruption de plus de vingt ans pour raisons professionnelles et familiales, elle a entrepris de rédiger une thèse à partir des mêmes sources et à partir de multiples autres documents, sous la direction de Ronan Calvez. C'est cette thèse qu'elle vient de soutenir brillamment samedi 21 septembre, à la Faculté Victor Ségalen, puisqu'elle a été reçue avec mention très honorable et les félicitations du jury.

Ce dernier était composé de :

  • Ronan Calvez, professeur des universités, UBO, Brest
  • Alain Di Meglio, professeur des universités, Université de Corse, Bonifacio
  • Erwan Le Pipec, maître de conférences, UBO, Brest
  • Charles Videgain, professeur des universités, Bayonne
  • Gary German, professeur des universités, UBO, Brest

    Calvez Ronan     Di Meglio Alain     Le Pipec Erwan     Videguain Charles     German Gary

On disposait déjà pour le Vannetais de la thèse d'E. Le Pipec sur la commune de Malguénac. Je retiens plusieurs points intéressants de la soutenance d'Armelle Faby-Audic.

Tout d'abord le fait que sa thèse se présente comme un focus sur une population restreinte, en l'occurrence celle de la commune d'Arradon, dans le Morbihan, et qu'elle été rédigée à partir d'un nombre limité de témoignages, collectés surtout dans sa propre famille. Ce n'est pas du tout pénalisant. 

À Arradon, elle a scruté l'évolution des usages de langues sur un siècle, se plaçant de fait dans une approche relevant de la sociolinguistique historique. Elle a pu procéder, selon le mot de Charles Videgain, à l'autopsie d'une pratique du breton qui s'étiole au fil du temps dans la commune, avec une intériorisation incroyable du phénomène.

La chronologie arradonaisen'est pas exactement la même que celle que j'ai établie, pour ma part, pour l'ensemble de la Basse-Bretagne et c'est précisément là tout l'intérêt de ce qui apparaît comme étant bien plus qu'une monographie. La transition vers le français y est plus précoce : c'est aussitôt après la guerre 14-18 que s'y opère le glissement progressif vers une pratique généralisée du français, alors qu'il ne se fera généralement ailleurs qu'aux lendemains de la Deuxième Guerre mondiale. D'autres investigations sur d'autres sites pourraient contribuer à affiner notre connaissance de ce qu'A. Faby-Audic définit avec justesse d'une belle expression, et par analogie avec la période de l'entre-deux-guerres, comme ayant été celle de l'entre-deux-langues. Car ce mouvement, s'il a suivi partout la même tendance générale vers la substituion, n'a pas été synchrone en tout lieu et n'a pas concerné toutes les catégories sociales au même moment.

En attendant que sa thèse soit disponible pour consultation, Armelle Faby-Audic a bien voulu m'en transmettre un résumé, qu'on lira ci-après. Les intertitres sont de moi-même.

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Pourquoi ne parle-t-on (presque plus) le breton à Arradon ?

La problématique de la thèse est la suivante : pourquoi et comment la langue bretonne qui était à Arradon au début du XXe siècle le moyen d’expression, de communication et de transmission culturelle de la quasi-totalité de la population a-t-elle perdu peu à peu ces rôles jusqu’à devenir à la fin du siècle une langue quasiment étrangère pour la plupart des Arradonnais ?

Une première partie à dominante historique utilise principalement les sources écrites pour décrire le domaine concerné et répondre à la question : pourquoi le breton est-il la langue parlée très majoritairement à Arradon au début du XXe siècle ?

Cet essai d’histoire linguistique présente d’abord la région du golfe du Morbihan, évoque l’émergence des langues celtiques en Europe, la conquête romaine qui scelle le destin du gaulois, les migrations des îles britanniques vers le continent et la constitution du domaine bretonnant où la région vannetaise tient un rôle particulier. Au fil des siècles, c’est surtout l’organisation religieuse que révèlent la constitution des paroisses et l’implantation des chapelles, et les registres de Baptêmes, Mariages et Sépultures permettent de trouver trace de la population arradonnaise.

Des extraits de l’ouvrage Magasin spirituel er beurerion (Le magasin spirituel des pauvres) publié en 1790 par un Arradonnais, l’abbé Jean Marion, permettent une approche du breton vannetais écrit à cette époque et ébauchent un portrait de la société rurale à la fin de l’Ancien Régime.

La période révolutionnaire, très tourmentée dans la région vannetaise, est marquée par un engagement populaire massif dans la chouannerie et une réticence face aux cadres administratifs qui se mettent en place.

Au XIXe siècle, les cadastres napoléoniens et les recensements qui se succèdent tous les cinq ans depuis 1836 dévoilent la physionomie de la commune et de sa population. Le recensement de 1872 est particulièrement intéressant car il consigne le degré d’instruction de chaque individu. À Arradon, pour 1137 habitants de plus de dix ans, 60,5 % sont notés comme analphabètes, 27 % comme sachant « lire et écrire », 12,5 % « lire » seulement.

Cette première partie se termine par le constat de changements importants à la fin du XIXe siècle : inauguration d’une église imposante en 1887, bâtie sous l’impulsion d’arrivants fortunés et francophones, et introduction concomitante du catéchisme en français pour certains enfants.

La période de l'entre-deux-langues

Les deuxième et troisième parties déroulent ensuite au fil du XXe siècle les témoignages de quatre personnes, principale source d’information étayée par quelques écrits, entre autres les listes nominatives du recensement de 1911 et les bulletins paroissiaux qui paraissent de 1908 à 1916, en breton pour une bonne partie des articles, puis de 1923 à 1933, entièrement en français dans cette deuxième période. Le plan de ces deux parties s’efforce de combiner chronologie et thématique, le déroulement de la vie des différents témoins servant de fil conducteur : de leur naissance à l’aube du XXe siècle à leur décès entre 1984 et 1993.

Les récits concernent d’abord leur enfance en famille, l’école, la société rurale de l’époque et l’épisode tragique de « la guerre quatorze », arbrezelpewarzegen breton. Tous dépeignent une société très largement bretonnante à Arradon et dans les environs au début du XXe siècle, exception faite de l’Ile-aux-Moines les enfants sont déjà élevés en français. Autre exception de taille : l’école seul le français est enseigné et autorisé, alors que le breton reste la langue du catéchisme pour la grande majorité des enfants.

Après la rupture de 1914, la période entre deux guerres se révèle aussi comme une période entre deux langues. La situation du breton à Arradon est paradoxale : vitalité de la pratique de la langue dans toutes les activités professionnelles sauf au bourg le bilinguisme est de rigueur, vitalité des pratiques culturelles en breton (chants, contes, comptines, représentations théâtrales etc.), mais déjà arrêt de la transmission du breton aux jeunes générations. À Arradon, les registres de communiants permettent de dater précisément ce phénomène : le passage massif au catéchisme en français concerne les enfants, peu nombreux, nés pendant la guerre 1914-1918.

La seconde guerre mondiale et son flot d’occupants et de réfugiés, puis le bond démographique de la commune à partir de 1965 achèvent de marginaliser le breton qui n’est plus parlé que par les personnes âgées. Le témoignage d’un militant breton qui séjourne à Arradon en 1953 confirme ce déclin. Les locuteurs que j’enregistre en 1982 et 1983 ont conscience de faire partie de la dernière génération de bretonnants de tradition orale. La place du breton est alors résiduelle dans la sphère publique : bribes de conversations, quelques mots et tournures syntaxiques qui émaillent le français local, souvent à l’insu des locuteurs. Elle s’amenuise encore par la suite, le breton se cantonnant à l’usage de formes figées, quelques cantiques par exemple.

Un microcosme révélateur ?

La synthèse finale essaie de dégager les enseignements des témoignages oraux contextualisés et de croiser leurs regards avec ceux d’analystes : linguistes, ethnologues, sociologues. Les représentations de la langue bretonne sont particulièrement intéressantes : le breton apparaît comme lié à la pauvreté et à l’ignorance, puis au passé et à une civilisation « paysanne » menacée.

La synthèse permet ainsi de dégager certains points importants : l’image négative que les bretonnants ont souvent de leur langue, présentée comme une langue « par défaut », mais aussi le confinement du breton à l’oralité qui s’accentue au fil du siècle et contribue à dévaloriser cette langue et à restreindre ses champs d’utilisation.

Pour terminer, une question se pose : la commune d’Arradon peut-elle être regardée comme un microcosme révélateur de la Basse-Bretagne et même d’autres territoires ? Au-delà, et à travers, les particularités locales, on peut retrouver, à échelle réduite, un cadre géographique intéressant, combinant littoral et partie intérieure (arvor et argoat), comportant un bourg ouvert aux influences urbaines et des châteaux habités par une population exogène et francophone.

L’analyse révèle en tout cas la complexité des questions sociolinguistiques et l’imbrication de différents facteurs économiques et politiques, avec leurs conséquences psychologiques. Elle met en évidence l’imposition d’une domination symbolique par le biais des institutions, spécialement de l’école, qui conduit à la substitution totale du français au breton en moins d’un siècle. Le confinement de la langue locale à l’oralité apparaît comme une des clés de ce processus.

Armelle Faby-Audic

Pour en savoir plus :

Armelle Faby-Audic. La langue bretonne à Arradon au XXe siècle. Réflexion sociolinguistique sur l’histoire du breton à travers un exemple particulier, sous la direction de Ronan Calvez. Brest, Université de Bretagne occidentale, 2013. 

La thèse devrait être prochainement consultable en ligne sur le site des TEL.