Donatien Laurent plaque-2

Tous ceux qui s'intéressent un tant soit peu à l'ethnologie bretonne le connaissent, ne serait-ce que de réputation. En France et en Europe, voire au-delà, ses collègues historiens et ethnologues le considèrent comme l'un des plus éminents d'entre eux pour tout ce qui a trait au patrimoine de tradition orale. Mais s'il est quelque chose à quoi Donatien Laurent ne s'attendait assurément pas, c'est la reconnaissance que vient de lui manifester le village de Locronan – de son vivant.

Antoine Gabriele-1      Lena Louarn-1

La commune a en effet décidé d'attribuer son nom au jardin d'hortensias qui jouxte l'église paroissiale. Pour quelle raison ? Tout simplement parce que Donatien Laurent, par ses travaux sur la Troménie de Locronan et sur le calendrier celtique, a pu mettre en évidence la permanence à cet endroit d'une tradition remontant à nos origines indo-européennes.

Le nouveau maire de Locronan est un antiquaire à la retraite d'origine sicilienne, Antoine Gabriele (photo de gauche). S'il a pris cette initiative, c'est, dit-il, avec l'idée de faire de sa commune le rendez-vous d'une mémoire fragilisée dans une société parfois amnésique. Les recherches de Donatien Laurent honorent Locronan et présentent à ses yeux l'intérêt majeur de "mettre en lumière certains mystères de notre nuit celtique" et d'insister sur la primauté du temps long.

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Lena Louarn a souligné pour sa part au cours d'une allocation bilingue l'importance de la contribution de Donatien Laurent pour l'étude du Barzaz Breiz : ayant retrouvé les carnets d'enquête de La Villemarqué, il "a prouvé, a-t-elle déclaré, que les textes n'avaient pas été inventés de toutes pièces". Reconnaissant que "ceux qui ne convenaient pas à l'auteur avaient été changés dans l'esprit du temps", la vice-présidente du Conseil régional a qualifié le Barzaz Breiz "d'œuvre sans pareil pour sa matière et pour le symbole qu'elle représente."

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Yann-Ber Piriou-2        Public applau-1

S'exprimant sur le registre de l'humour qu'il maîtrise bien en breton comme en français et sur celui de la nostalgie, l'écrivain et universitaire Yann-Ber Piriou a témoigné à l'égard de Donatien Laurent d'une amitié qui remonte aux années 1950. Il a raconté comment un groupe de jeunes Bretons dispersés entre l'Afrique, l'Amérique, le Pacifique et… Paris avaient décidé de se regrouper en association et – en un temps où internet n'avait évidemment pas encore été inventé - de correspondre par lettres.

L'intitulé de cette association a aisément donné à Y.-B. Piriou l'opportunité de jeux de mots et d'allusions plaisantes à la carrière de Donatien Laurent. Elle s'appelait en effet KAVY, pour "Kevredigezh ar vrezhonegerien yaouank", soit l'association des jeunes bretonnants. Or, l'acronyme KAVY est en breton le parfait homophone de "kavi", autrement dit "cherche et tu trouveras". "Nul, a ajouté l'intervenant, n'a été plus fidèle à cette devise et s’il y eut jamais un chercheur parmi nous, ce fut incontestablement Donatien : une série de films sur les enquêtes de l’inspecteur Donatien ferait à coup sûr exploser l’audimat".

Aux yeux de Yann-Ber Piriou, une des lettres que lui avait écrites D. Laurent à cette époque est toujours d'actualité. Faisant allusion à "ce triste temps de langue de bois, de vestes retournées et de fausses paroles", il a produit un double calque du célèbre proverbe breton selon lequel "heb brezoneg, Breiz ebed" (sans le breton, la Bretagne n'est rien), affirmant tour à tour "heb an Naoned, Breiz ebed" (sans Nantes, la Bretagne n'est rien) et "heb Donatien, Breiz ebed" (sans Donatien…), et déclenchant par là même les rires et les applaudissements de l'assistance.

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Donatien Laurent-3

Dans sa réponse, Donatien Laurent – 79 ans cette année, et très ému - ne pouvait  éviter de faire lui aussi un retour sur sa jeunesse. Il a rappelé comment il a pu très tôt s'imprégner de culture bretonne en fréquentant la riche bibliothèque constituée par son père. Il a pu très jeune suivre les cours du celtisant Édouard Bachellery à l'École pratique des hautes Études de Paris. Il a pu apprendre le breton et "s'est noyé, dit-il, dans la musique, dans la langue et dans les dialectes, en particulier le vannetais." Il a enfin fait du terrain, enquêtant non seulement en Bretagne, mais aussi dans les autres pays celtiques.

Donatien a surtout tenu à remercier les Locronannais qui l'ont accueilli sur le trajet de la Troménie. Il avait demandé à un ami de mesurer la distance au mètre près entre chacune des douze stations de la grande Troménie. Et c'est ainsi qu'il s'est rendu compte que les quatre angles du quadrilatère de la Troménie correspondent exactement à ceux du carré sacré indo-européen que Dumézil a fait connaître. Lorsqu'un recteur de Locronan avait eu envie, il y a quelques années, de "balayer tout ça", les Locronannais, se souvient-il, se sont révoltés : "heureusement qu'il y a eu ce mouvement de population."

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Choeur Locronan-1    Andrea ar Gouilh-1    Patrick Mollard-1

On comprend ainsi que Locronan a souhaité honorer Donatien Laurent. La cérémonie avait débuté par le cantique de Saint Ronan, chanté par le chœur de Locronan en costume traditionnel. Pour clore l'hommage, Patrick Mollard a interprété à la grande cornemuse deux airs composés par Donatien lui-même (car il est aussi compositeur), puis Andrea ar Gouilh a entonné avec le public le Bro goz ma zadou (Le vieux pays de mes pères, l'hymne breton).

Écouter le refrain : Bro_goz_ma_zadou_diskan

Ses amis sont alors venus saluer Donatien. On a pu ainsi assister à des retrouvailles sympathiques entre lui et Jean-François Simon, tous deux ethnologues et ayant été l'un après l'autre directeurs du Centre de recherche bretonne et celtique à l'UBO. Sa femme Françoise et son frère Loeiz Laurent (ancien directeur régional de l'INSEE) l'ont rejoint près de la plaque gravée à son nom.

Des projections de film ont également été organisées à l'occasion de cet hommage de Locronan à Donatien Laurent. Il est juste dommage qu'aucune rencontre ou signature n'ait été prévue autour de ses écrits : que resterait-il de ses travaux s'il ne les avait pas consignés dans de multiples ouvrages et des dizaines d'articles ?

Pour en savoir plus : Donatien Laurent. Parcours d'un ethnologue en Bretagne. Brest, Emgleo Breiz, 2012, 326 p. (CD audio inclus). 

Donatien Laurent et Jean-François Simon-1     Donatien Laurent Loeiz Françoise-1