C'est en août 1995 qu'est décédé l'un des plus célèbres écrivains bretons, celui en tout cas qui a eu la plus forte notoriété de son vivant. Il la doit bien évidemment au succès que personne n'avait anticipé, si ce n'est peut-être Jean Malaurie, des mémoires d'un Breton du pays bigouden, plus connu comme étant Le Cheval d'orgueil. Mais Hélias, écrivain bilingue, de langue bretonne et de langue française, n'est pas que l'auteur d'un seul livre. Il suscite à nouveau l'attention des chercheurs et des lecteurs.

Peytard Hélias

Un langage poème

J'ai déjà fait remarquer (voir message du 14 février 2014) que le temps était venu pour un autre regard sur sa vie et son œuvre. C'est ainsi qu'à Limoges, les éditions Lambert-Lucas ont publié une intéressante lecture analyse de la poésie d'Hélias par Jean Peytard, en même temps qu'elles rééditaient son œuvre poétique complète, "D'un autre monde / A-berz eur béd all", en version bilingue.

J. Peytard, qui a été professeur de linguistique et de sémiotique à Dijon, à l'université de Franche-Comté, précise avoir lu et relu à maintes reprises ces poèmes, ce qui l'a conduit, écrit-il, "à imaginer 'l'espace du dedans' où Pierre-Jakez Hélias construit son écriture." Il s'agit bien, selon lui, de mots et de strophes qui nous sont donnés à lire. Mais aussi

  • "de sonorités, de vestiges d'oralité, de d'échos assourdis de chansons, de portées musicales adaptées au rythme poétique, où jamais la voix modulée du conteur ne s'oublie."

De là, le mode d'emploi qu'énonce Peytard :

  • "Lire Pierre-Jakez Hélias, sans jamais faillir à l'écouter."

Plus loin, il évoque "le langage poème" de P.-J. Hélias et son métier de "dire / écrire", considérant que "ce n'est pas signe négligeable" que le poète fasse se côtoyer littérature orale et littérature tout court. Mais cette dualité n'est pas la seule, car s'y ajoute une autre, liée au bilinguisme et aux "deux versants", celui en breton et celui en français, "d'un seul langage" du poète. C'est bien vu.

Le Roux Serge

Un théâtre réaliste

Dans la préface qu'elle a rédigée pour l'étude que Serge Le Roux a consacrée au théâtre d'Hélias, Nelly Blanchard souligne à juste raison qu'on est en présence d'un écrivain "à multiples facettes". C'est à l'une d'entre elles que s'est précisément intéressé S. Le Roux, puisqu'il a entrepris d'analyser les pièces de théâtre qu'a composées l'écrivain bigouden autour des années 1950.

Métaphoriquement, S. Le Roux considère que dans ces pièces Hélias "ne navigue pas sur une mer d'huile comme dans Le cheval d'orgueil, mais traverse le ras de Sein par gros temps." On y découvre en effet, écrit-il, "un monde rural violent, dur, parfois cruel, où la mort est omniprésente, de manière explicite par la mort physique, mais surtout de manière implicite par la mort suggérée." Et c'est ce qui le conduit à les présenter comme un théâtre "réaliste."

On connaît d'Hélias les sketchs comiques et "farcesques" qu'il a interprétés sur Radio-Quimerc'h. Mais les pièces qu'il écrit entre 1949 et le début des années 1960 relèvent d'un tout autre registre, qui rappelle son goût pour la tragédie grecque et pour le théâtre classique, et qui accompagne surtout son processus de deuil du monde de son enfance. Ce faisant, il anticipe le constat d'une évolution irrémédiable dont la société bretonne elle-même ne prendra pleinement conscience que plus tardivement. Hélias, explique Serge Le Roux, exprime le difficile passage au monde moderne, sans rejeter le changement qui va améliorer la condition des "damnés de la terre". Alors que le breton apparaît comme la langue qui lui tient le plus à cœur, il pressent qu'on va cesser de la transmettre aux nouvelles générations. À ce moment, c'est la Java bleue qu'on chante lors des repas de mariage.

Helias manuscrit

Deux ou trois surprises

Serge Le Roux avait beaucoup hésité avant d'opter pour le terme "réaliste" pour caractériser le théâtre d'Hélias. Ronan Calvez et Mannaig Thomas le définissent d'emblée comme un "théâtre social", et cette définition est sans aucun doute plus appropriée. Tous deux viennent d'assurer l'édition de huit pièces écrites par Hélias entre 1947 et 1966. Non qu'elles n'aient jamais été publiées auparavant, mais les choix qu'ils ont opérés relèvent d'une double démarche novatrice :

  • l'édition est établie, d'une part, à partir des manuscrits et tapuscrits déposés par l'auteur au CRBC (Centre de recherche bretonne et celtique, à Brest). Le principe qu'ont retenu les deux chercheurs pour cette édition est "de rester au plus près des manuscrits" : ils ont donc conservé la graphie originale, même lorsqu'elle varie, ainsi que les corrections apportées par l'auteur au fil de l'écriture ou lors de réécritures
  • cette édition, d'autre part, est bilingue, puisqu'Hélias s'autotraduisait. Les éditeurs assurent que c'est la première fois que l'on peut découvrir la version bretonne et la version française des œuvres en regard l'une de l'autre. C'est assez surprenant dans la mesure où Hélias assumait en quelque sorte son bilinguisme et son biculturalisme : de fait, alors que ses ouvrages de poésie ont généralement bénéficié d'une édition bilingue, cela n'a pas été le cas ni du Cheval d'orgueil ni donc de ses pièces de théâtre, dont les textes bretons et français ont toujours été publiés séparément.

Sur la foi de ces manuscrits, R. Calvez et M. Thomas peuvent assurer qu'Hélias "a, d'une certaine façon et par étapes, appris à écrire le breton". Ce qui est sans doute moins surprenant, car il n'avait évidemment pas été alphabétisé en breton : ce n'est qu'après avoir "suffisamment appris à lire" (sous-entendu en français, à l'école), raconte-t-il dans Le Cheval d'orgueil (p. 130), qu'il parvient à "déchiffrer [le catéchisme] dialogué en breton" qu'on lui remet, et sans doute en reste-t-il au stade de la lecture.

Helias Le grand valet

La VF et la VB

Les éditeurs annoncent une édition critique des pièces de théâtre d'Hélias, et elle l'est pour une large part. L'ouvrage s'ouvre sur une présentation générale solidement étayée et argumentée, puis chaque pièce fait l'objet d'une introduction de contextualisation, tant pour ce qui est de la thématique et des enjeux dramatiques que pour l'écriture. Des repères sont ainsi fournis sur "le décalage artistique et esthétique" d'une pièce comme Le Grand valet / Ar mevel braz par rapport à l'avant-garde théâtrale que représentent au même moment des auteurs tels que Beckett ou Ionesco.

La forme de ces huit pièces, expliquent R. Calvez et M. Thomas, est "relativement classique". Mais l'écrivain, ajoutent-ils, paraît s'inspirer de l'expérience de "La roulotte" de Jean Vilar et a certainement "le souci d'être entendu par un public large". Il l'a été assurément, puisque Le Grand valet a donné lieu à des représentations par la Comédie de l'Ouest pendant trois ou quatre années d'affilée, assurément moins pour Ar mevel braz. Je signale en passant que cette pièce a également fait l'objet d'une traduction en allemand pour la radio (Édition de Mevel ar Gosker, Emgleo Breiz, 2000, p. 7).

Si le contexte littéraire et sociologique est parfaitement présenté, l'édition critique annoncée ne porte cependant pas sur la langue dans laquelle s'exprime Hélias : il est vrai que ce serait un travail extrêmement minutieux. Observons simplement que, pour ce qui est de la VF (version française), le texte du "Grand valet" que reproduisent R. Calvez et M. Thomas est sans rature ni correction et qu'il correspond très exactement à celui paru aux éditions Galilée en 1977. La VF des sept autres pièces figurant dans la présente édition en comporte parfois, mais à la différence de la VB (version bretonne), elles sont relativement peu nombreuses. Ce constat n'est pas anodin et pose question : n'y aurait-il pas eu plus d'allers-retours entre l'écrivain et son éditeur (et correcteur, éventuellement) pour la VB que pour la VF ?

Hélias Théâtre social

Un théâtre social, pourquoi ? Comment ? Quel effet ?

Je reviens au contexte sociologique et sociolinguistique qu'analysent R. Calvez et M. Thomas dans leur introduction et qui leur sert de point d'appui pour définir le théâtre d'Hélias comme un théâtre social. Ces pièces, écrivent-ils,

  • "ont pour toile de fond les grands bouleversements qui ont secoué, dans l'entre-deux-guerres, et qui secouent, dans l'après-guerre, les campagnes bas-bretonnes : les paysans deviennent agriculteurs, la Bretagne sort du Néolithique [allusion à une expression de l'ethnologue Christian Pelras] et c'est un monde qui s'en va."

Le théâtre d'Hélias leur apparaît dès lors comme "un théâtre du deuil" :

  • "il hâte la décomposition de cet ancien monde et il aide à l'avènement, pour le meilleur et pour le pire, du nouveau."

Pour rendre compte de ces transformations, il abandonne le registre comique et localiste de ses sketches radiophoniques et se situe désormais sur celui du dramatique. Il s'éloigne des habituels clichés bretons, substitue des noms communs à ceux de ses personnages, use de schèmes mythologiques, s'inspire du théâtre classique (ce qu'avait également bien souligné Serge Le Roux) et contemporain… Ce faisant, et selon la formule tout à fait significative des deux universitaires,

  • "Pierre-Jakez Hélias a déréalisé la Bretagne […], il n'a retenu que des caractères universels".

Cette analyse a pour effet de transformer à son tour le statut de l'écrivain, lequel reste perçu, vaille que vaille, comme n'étant qu'un écrivain breton, ce qu'il a très bien assumé par ailleurs. Ronan Calvez et Mannaig Tomas l'affirment avec force :

  • "Pierre-Jakez Hélias n'est pas que le chantre de la Bretagne et, lorsqu'on lit ses pièces sociales [et j'ajouterais pour une part : sa poésie], ce n'est pas la voix de la Bretagne qui se fait entendre."

Hélias s'inspire, certes, de figures bretonnes. Il reste un écrivain breton - puisqu'il écrit aussi en breton -, et français - puisqu'il a toujours écrit en français aussi. Mais qu'il écrive en sa langue première ou dans celle qu'il a acquise dans un deuxième temps dans le cadre scolaire, il apparaît aux yeux des concepteurs de l'ouvrage comme "le chantre de la condition humaine", et en cela il est un écrivain, point. Restera sans doute à lui faire reconnaître cette stature par les spécialistes de la littérature du XXe siècle, peut-être même en son pays.

Pour en savoir plus :

Jean Peytard. Écouter / lire Pierre-Jakez Hélias. Parcours de "D'un autre monde". Limoges, Lambert-Lucas, 2012, 210 p., 21 €.

Pierre-Jakez Hélias. Œuvre poétique complète. D'un autre monde / A-berz eur béd all. Limoges, Lambert-Lucas, 2012 (réédition).

Serge Le Roux. De la farce à la tragédie, la Bretagne d'Hélias. Brest, Emgleo Breiz, 2014, 215 p.

Pierre-Jakez Hélias. Théâtre social. Établi d'après les manuscrits et dactylographiés, présenté par Ronan Calvez et Mannaig Thomas. Brest, Centre de recherche bretonne et celtique, 2015, 461 p., 35 €.

Ce dernier livre paraît sous le label "Tal ouz tal" (face à face), dans une nouvelle collection bilingue breton français et sous une belle couverture cartonnée. La maquette a été renouvelée et signe une nouvelle approche éditoriale pour les collections publiées par le CRBC. 

Un autre volume a déjà été publié dans la même collection, et c'est aussi la première fois que cet ouvrage paraît également en édition bilingue : il s'agit d'un best-seller de la fin du XIXe siècle : il s'agit d'Emgann Kergidu, de l'écrivain léonard Lan Inisan, paru en 1877. La traduction intégrale en français est signée Yves Le Berre. Cette édition se veut un éclairage sur une société bretonne désormais disparue, mais dont l'esprit et les valeurs, en ce qu'elles sont universelles, nous ont fortement marquées.

Lan Inisan. Emgann Kergidu. La bataille de Kerguidu. Traduction et présentation d'Yves Le Berre. Postface d'Anne de Mathan. Brest, Centre de recherche bretonne et celtique, 2015, 768 p., 35 €.