Trouzerion 3

J'en reviens au film de Philippe Durand, "Yezh ar vezh" [la langue de la honte], projeté à l'Agora de Guilers, près de Brest, il y a une quinzaine de jours, en partenariat avec la Cinémathèque de Bretagne. J'ai déjà fait part de quelques impressions à son sujet. (Voir message du 12 mars 2017).

Reste la question incontournable de l'objet du film, tel qu'annoncé dans le titre : le breton est-il réellement "la langue de la honte" ? Je n'ai pas fait jusqu'à présent de recherche sur l'origine de cette expression qui résonne comme une dénonciation. Mais sur ce point, deux observations au moins peuvent être formulées.

  • La première est que les années 70 sont effectivement celles de l'émergence de nouvelles formes d'expression d'un combat breton (social, linguistique, culturel…) en rupture avec les décennies précédentes. Et c'est en même temps celle de nouvelles modalités de positionnement, d'organisation et d'action qui ne sont certes pas spécifiques à la mouvance bretonne, elles paraissent en tout cas différentes de ce que représentait cette mouvance jusque là. Le film de Philippe Durand fait écho à ces mutations.
  • La seconde observation que l'on peut formuler est qu'on était dans ces années-là  quasiment au point zéro des connaissances que l'on pouvait avoir sur la pratique sociale du breton et sur son histoire. Les universitaires eux-mêmes se plaignaient de ne disposer que d'estimations approximatives ou de conjectures.

Langue de la honte ou honte de la langue ?

Ce qui n'empêchait pas que s'expriment des revendications, sous forme de pétitions (une fois, à plus de 100 000 signatures), de manifestations et bientôt d'initiatives d'un nouveau genre. Car personne n'ignorait l'exclusion de la langue bretonne de l'école. "Yezh ar vezh" l'expose sous de multiples aspects, avec l'humour décalé de Youenn Gwernig en prime.

"La langue de la honte", donc ? Je ne pense pas qu'on puisse traduire par "la langue honteuse", encore que… Pourtant, originellement, ne serait-on pas plutôt en présence d'une "honte de la langue" ? D'autant que la honte de parler breton pourrait avoir d'abord été celle de ne pas savoir le français, comme le rapporte Henri Baudrillard en 1885 à propos d'un paysan des environs de Quimper, s'excusant en quelque sorte de ne pas pouvoir s'exprimer en cette langue.

Il n'est pas surprenant que cette honte-là se soit progressivement muée en honte de ne savoir que le breton ou de ne pas pouvoir s'exprimer correctement en français : devant un tribunal, certains préféraient faire appel à l'interprète de service plutôt que de témoigner en un français approximatif.

Par la suite, à l'école, ceux qui étaient originaires de la ville ou du centre bourg et qui connaissaient plus ou moins bien le français se moquaient de ceux qui ne le savaient pas. Il n'empêche que beaucoup ont appris le breton dans les cours de récréation au contact de leurs petits camarades bretonnants, tant qu'ils étaient plus nombreux qu'eux et que le breton y a été la langue majoritaire. C'est dès lors une question dont Philippe Durand ne pouvait percevoir toute la complexité au moment du tournage de son film, pas plus que de celle du comportement des Bas-Bretons bretonnants par rapport à l'école au XIXe, puis au XXe siècle, puisque les chercheurs ne l'ont exploré qu'ultérieurement.

Le vécu de Jean Le Meut et des Trouzerion

Le film comporte diverses inexactitudes factuelles, même par rapport au contexte de l'époque, et des approximations dans les commentaires et surtout dans le sous-titrage en français, tout à fait imprécis, des propos tenus en breton par différents témoins. Des invraisemblances aussi, comme ces jeunes femmes en blanc lavant leur linge dans un lavoir abandonné couvert de lentilles d'eau ! Jamais personne n'aurait eu idée de faire ça pour de vrai, et l'image montre bien a contrario qu'on était déjà passé au stade de la machine à laver.

Par contre, la sincérité et la spontanéité des Trouzerion (photo : capture d'écran, DR) sur leur vécu par rapport à l'école sont d'autant plus remarquables qu'assez peu de films en traitent, sous réserve d'inventaire. Les Trouzerien mod koh sont un groupe de chanteurs vannetais, nombreux, chantant a capella dans les festou-noz et les filaj : Philippe Durand les a filmés en action sur scène, mais je pense qu'on dispose ailleurs de meilleurs enregistrements. Il a surtout filmé leurs échanges à propos de l'école.

  • Jean Le Meut, l'un des plus âgés, et Louis Kermorvan, l'un des plus jeunes, sont justes quand ils racontent simplement leur vécu au temps de leur scolarisation. Jean Le Meut (né en 1925, décédé en 2012 à l'âge de 87 ans), a été scolarisé dans les années 1930 : il a connu l'interdiction de parler le breton à l'école, ainsi que le symbole. Il explique très bien pourquoi, à la génération suivante, il a péféré élever ses enfants en français : lui et sa femme ont voulu leur éviter de connaître les mêmes difficultés qu'eux. 
  • Louis Kermorvan, pour sa part, comprend bien le breton, mais est incapable de le parler : la rupture de la transmission intergénérationnelle est actée dans ses propos. Il se demande bien comment il pourrait désormais réussir à s'approprier cette langue qu'il a dans l'oreille. Jorj Belz, un autre chanteur bien connu des Trouzerion, insiste sur la nécessité pour les nouveaux apprenants de ne pas se limiter à un apprentissage livresque de la langue et d'aller au contact des locuteurs du breton hérité.

Pour ces témoignages, le film de Philippe Durand mérite d'être vu ou revu.