prénom Fañch sur Twitter

Il n'a que quelques jours, et il a été la star de la semaine, partout, dans la presse régionale, les médias et sur les réseaux sociaux. Le bébé est né le 11 mai à Quimper et ses parents, Jean-Christophe et Lydia Bernard, qui habitent Rosporden, avaient choisi de le prénommer Fañch, en spécifiant qu'il fallait très exactement écrire son prénom avec un tilde : "comme le journaliste-écrivain Fañch Broudic et l'écrivain Fañch Péru", ont-ils précisé à Ouest-France (le 14 mai) et au Télégramme (le 15 mai).

Tant qu'à faire, ils auraient pu citer un autre Fañch Bernard puisqu'il y en a déjà un, bien connu, en l'occurrence le musicien de Landerneau qui fut longtemps le contrebassiste de Glenmor. Du coup, je ne pouvais pas me désintéresser de ce qui allait devenir toute une affaire.

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Le refus initial de l'état civil à la mairie de Quimper

Car ça ne s'est pas passé comme prévu : à la mairie de Quimper, l'état civil a tout bonnement refusé d'enregistrer le nouveau-né avec ce prénom. C'est qu'il y a plein de lois, de décrets et de circulaires dont on ne soupçonne pas l'existence, et il y a toujours un fonctionnaire ou un homme de loi pour veiller à leur application méticuleuse quand on s'y attend le moins.

Pourquoi ce refus de la ville de Quimper ? Le service de l'état civil s'est appuyé dans un premier temps sur une circulaire du 23 juillet 2014 dont le point 1 traite précisément de l'usage des signes diacritiques dans les actes de l'état civil : ce n'est donc pas un sujet anodin. Je signale en passant que le point 3b de la même circulaire a trait au recours à l'interprète lors d'un acte de mariage, lorsque l'officier d'état civil ne parle pas la langue du ou des futurs époux.

J'en reviens à l'état civil. La circulaire précitée commence par rappeler des principes qui remontent à loin, puisqu'elle fait état d'une loi du 2 Thermidor an II et d'un arrêté du 24 Prairial an XI, qui ne sont pas obsolètes puisqu'une loi du 4 août 1994 précise qu'on ne peut y déroger. Par la suite, une décision du Conseil constitutionnel du 27 décembre 2001 stipule que "les particuliers ne peuvent se prévaloir, dans leurs relations avec les administrations et les services publics, d'un droit à l'usage d'une langue autre que le français". Le cadre est contraignant, et on remarquera la subtilité de la formulation : les autres langues de France ne sont pas directement visées puisqu'elles ne sont pas nommées, on se contente d'exclure "l'usage d'une langue autre que le français".

En cause : les signes diacritiques

Et j'en reviens à ces fameux signes diacritiques. Tous, nous connaissons ceux de la langue française, sans probablement savoir que c'est ainsi qu'on les désigne : ce sont les accents, le tréma et le ç. La circulaire ne méconnaît pas qu'il en existe aussi dans d'autres langues, ce qu'elle appelle "les signes diacritiques étrangers", et elle fait explicitement référence à la convention n° 14 de la Commission internationale de l'état civil. Problème : la France ne l'a pas ratifiée. Pourquoi ? Je n'en sais rien.

De toute façon, le breton n'est pas une langue étrangère. Ce qui veut dire que pour les langues régionales il y a du boulot : s'il y a – un jour – une nouvelle législation ou une nouvelle réglementation les concernant, ce serait bien de prendre en compte aussi des "détails" comme celui-là. Dans l'immédiat, Fulup Jakez, le directeur de l'Office public de la langue bretonne, très présent sur Twitter, revendique "la correction du décret", qui n'est cependant qu'une circulaire (celle du 23 juillet 2014) à laquelle on ne peut normalement pas contrevenir.

Des fondements juridiques "plus pertinents"

En apparence. Car la ville de Quimper, interpellée par les parents du petit Fañch et qui distille des signes récurrents de bretonnitude, s'est sentie directement concernée et elle a eu une idée astucieuse, plus précisément trois. Au bout d'un week-end de réflexion, elle assure avoir trouvé la parade en se basant sur des fondements juridiques qu'elle estime "plus pertinents et plus solides qu'une simple circulaire". À savoir : l'article 75-1 de la Constitution, l'article 57 alinéa 2 du Code civil et un arrêt de la Cour européenne des droits de l'homme en 1996 (sans plus de précision).

Au passage, elle appelle "les autorités administratives [à] la compréhension". Si je décode, je n'ai pas tout à fait l'impression que la capitale de la Cornouaille considère elle-même son positionnement comme parfaitement imparable en droit. Ceci étant et quoi qu'il en soit, Quimper a dit "oui à Fañch" et l'a inscrit illico sur les registres de l'état civil de sa ville de naissance. Avec bel et bien un tilde sur le n de Fañch.

Le dessin de Nono dans Le Télégramme illustre la victoire : "on-a-ga-gné !!!" Quand il verra ça dans quelques années, Fañch Bernard, devenu un grand garçon, en sera tout épaté. Car l'Administration (avec un grand A, vous l'avez remarqué) ne conteste pas l'initiative pour le moment : il n'est pas forcément opportun d'en rajouter. 

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Les mêmes prénoms que dans toute l'Europe

Ce qui me surprend dans cette affaire, c'est que ça n'était pas encore arrivé. Est-ce à dire qu'aucun parent n'aurait tenté de donner le prénom Fañch (avec ou sans tilde) à l'un de ses fils ? Plausible, il faudrait vérifier. Mais alors, comment cela se passait-il avant ? Il n'est pas sans intérêt de se plonger un peu dans l'histoire, par exemple dans celle des noms de famille et des prénoms en usage dans le pays de Quimperlé entre le XIVe et le XVIe siècle, qu'ont étudiée Pierre Hollocou et Jean-Yves Plourin.

Sur les 4 580 prénoms qu'ils ont répertoriés sur cette période, il y en a moins de 8 % qui remontent à l'époque du vieux breton, c'est-à-dire à celle des origines (IVe-XIe siècles). Ceux qui sont le plus portés, ce sont Jehan, Guillaume, Henri et quelques autres : ils représentent près de 80 % du total des prénoms attribués aux XIV-XVIes siècles dans ce secteur. Et les deux onomasticiens précisent que ce sont, sous une graphie romanisée, ceux "que l’on trouve dans toute l’Europe, sous des formes adaptées aux langues locales, à partir de personnages dûment canonisés par l'Église catholique et romaine."

Quand les prénoms d'usage n'étaient pas ceux de l'état civil

Anoiou badiziant

Plus près de nous, au XXe siècle, les enquêtes de terrain qu'ont menées Mikael Madeg, Pierre Pondaven et Yann Riou dans le Léon mettent en évidence un autre phénomène assez surprenant, quoique méconnu, si ce n'est des locuteurs traditionnels : dans la société léonarde bretonnante, les prénoms en usage ne sont pas toujours ceux qui figurent dans les calendriers ni dans les registres de l'état civil ! Ils le racontent très bien dans l'introduction trilingue (breton, français, anglais) de leur livre "Anoiou badiziant Bro Leon" [Les prénoms du Léon].

Certes, d'anciens prénoms bretons, comme Sezni, Budoc ou Prigent, ont subsisté ici ou là, localement. D'autres, comme Tanguy, Hervé ou Goulven, se sont propagés bien au-delà de leur paroisse originelle. Mais quelle que soit leur origine, "c'est toujours la forme française, ou francisée, du prénom qui sert de référence officielle." Pour tous les autres prénoms, les trois auteurs font remarquer que

  • "la forme de l'appellation choisie lors du baptême, et officialisée en mairie, subit rapidement les aléas de la langue parlée au quotidien, en l'occurrence le breton."

Cela tient au système consonantique propre à la langue et à l'accent tonique, mais aussi à des raisons familiales ou sociales, ne serait-ce que pour différencier des individus portant le même prénom.

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Le cas du prénom François

Selon Madeg, Pondaven et Riou, François est l'un des prénoms masculins les plus courants dans le Léon entre 1850 et 1930, et sans doute plus tard et ailleurs en Basse-Bretagne. Mais chacun de ces François était connu dans son entourage sous une autre appellation, bretonne : Frañsez ou Feñch (plus fréquent que Fañch en pays léonard et dans le Trégor aussi), Frañsa ou Saig, et bien d'autres encore. Je suis très honoré que la famille Bernard se soit appuyée sur mon nom pour plaider sa cause.

Mais je n'étais pas la bonne référence, désolé. Car mon prénom d'usage, que j'assume, ne correspond pas à celui de l'état civil, que j'assume aussi : mes parents se sont conformés à la tradition familiale et m'ont donné le prénom de mon grand-père, que mon père lui-même n'a pas connu puisqu'il avait été tué à la guerre de 14 avant sa naissance.

L'interdit de donner un prénom breton à ses enfants en 2017 ?

Au fil du temps, les prénoms tout comme les patronymes peuvent se révéler des histoires complexes. Dans le cas présent, certains sont immédiatement montés sur leurs grands chevaux, en faisant appel aux mânes discrédités de Le Goarnic l'ancien, en convoquant le cynisme du système bureaucratique (français, forcément), voulant donner à croire qu'il est toujours interdit en 2017 de donner un prénom breton à ses enfants. Mais combien n'y en a-t-il pas aujourd'hui dont le prénom est "breton" d'une manière ou d'une autre ?

Le seul problème du petit Fañch, c'était le signe diacritique, en l'occurrence le tilde. Quasiment tous les prénoms, qu'ils soient bretons ou pas, passent depuis des années comme une lettre à la poste. Moi, à la naissance de mes enfants, j'avais dû rédiger un argumentaire à destination du procureur de la République.

Cette fois aussi, dans son cas, c'est passé. Le buzz et le reuz d'un week-end y ont contribué, puis sont vite retombés. Fulup Jakez s'enthousiasme sur Twitter en pronostiquant que Fañch va devenir un prénom "tendance", et carrément le prénom de l'année 2017. Pourquoi pas ? Mais comme on dit en breton : "gwelet 'vo", autrement dit "wait and see".

Voulez-vous que je vous fasse encore une confidence ? En l'état actuel de la norme, je ne peux pas créer une adresse de messagerie internet en plaçant un tilde sur le n de Fañch, tout comme on ne peut pas pour cela utiliser d'apostrophe ou tout autre signe diacritique. Devrais-je m'en plaindre à l'ICANN ?

Pour en savoir plus

  • M. Madeg, P. Pondaven, Y. Riou. Anoiou badiziant Bro Leon. Brest, Emgleo Breiz, 2006, 195 p. Disponible chez l'auteur.
  • J.Y. Plourin, Pierre Hollocou. Toponymie bretonne et patrimoine linguistique, Des sources de l'Ellé à l'Île de Groix. Brest, Emgleo Breiz, 2014.